Mon premier regard fut pour Smérande. Je vis, au calme de son visage, qu'elle ne ressentait aucune appréhension; elle donnait ses ordres pour le souper habituel, et les couverts des deux frères étaient à leurs places.
Je n'osais interroger personne. D'ailleurs, qui eusse-je interrogé? Personne au château, excepté Kostaki et Grégoriska, ne parlait aucune des deux seules langues que je parlasse.
Au moindre bruit, je tressaillais.
C'était à neuf heures ordinairement que l'on se mettait à table pour le souper.
J'étais descendue à huit heures et demie; je suivais des yeux l'aiguille des minutes, dont la marche était presque visible sur le vaste cadran de l'horloge.
L'aiguille voyageuse franchit la distance qui la séparait du quart.
Le quart sonna. La vibration retentit sombre et triste, puis l'aiguille reprit sa marche silencieuse, et je la vis de nouveau parcourir la distance avec la régularité et la lenteur d'une pointe de compas.
Quelques minutes avant neuf heures, il me sembla entendre le galop d'un cheval dans la cour. Smérande l'entendit aussi, car elle tourna la tête du côté de la fenêtre; mais la nuit était trop épaisse pour qu'elle pût voir.
Oh! si elle m'eût regardée en ce moment, comme elle eût pu deviner ce qui se passait dans mon coeur.
On n'avait entendu que le trot d'un seul cheval, et c'était tout simple. Je savais bien, moi, qu'il ne reviendrait qu'un seul cavalier.