Elle semblait une statue de la Douleur. D'un mouvement lent comme celui d'une statue, elle posa ses lèvres glacées sur mon front, et, d'une voix qui semblait déjà sortir de la tombe, elle prononça ces paroles habituelles:—Kostaki vous aime.

Vous ne pouvez vous faire une idée de l'effet que produisirent sur moi ces paroles. Cette protestation d'amour faite au présent, au lieu d'être faite au passé; ce vous aime, au lieu de vous aimait; cet amour d'outre-tombe qui venait me chercher dans la vie, produisit sur moi une impression terrible.

En même temps, un étrange sentiment s'emparait de moi, comme si j'eusse été en effet la femme de celui qui était mort, et non la fiancée de celui qui était vivant. Ce cercueil m'attirait à lui, malgré moi, douloureusement, comme on dit que le serpent attire l'oiseau qu'il fascine. Je cherchai des yeux Grégoriska.

Je l'aperçus, pâle et debout, contre une colonne; ses yeux étaient au ciel. Je ne puis dire s'il me vit.

Les moines du couvent de Hango entouraient le corps en chantant des psalmodies du rit grec, quelquefois harmonieuses, plus souvent monotones. Je voulais prier aussi, moi; mais la prière expirait sur mes lèvres, mon esprit était tellement bouleversé, qu'il me semblait bien plutôt assister à un consistoire de démons qu'à une réunion de prêtres.

Au moment où l'on enleva le corps, je voulus le suivre, mais mes forces s'y refusèrent. Je sentis mes jambes craquer sous moi, et je m'appuyai à la porte.

Alors Smérande vint à moi, et fit un signe à Grégoriska. Grégoriska obéit, et s'approcha. Alors Smérande m'adressa la parole en langue moldave.—Ma mère m'ordonne de vous répéter mot pour mot ce qu'elle va dire, fit Grégoriska.

Alors Smérande parla de nouveau; quand elle eut fini:—Voici les paroles de ma mère, dit-il: «Vous pleurez mon fils, Hedwige, vous l'aimiez, n'est-ce pas? Je vous remercie de vos larmes et de votre amour; désormais vous êtes autant ma fille que si Kostaki eût été votre époux; vous avez désormais une patrie, une mère, une famille. Répandons la somme de larmes que l'on doit aux morts, puis ensuite redevenons toutes deux dignes de celui qui n'est plus... moi sa mère, vous sa femme! Adieu! rentrez chez vous; moi, je vais suivre mon fils jusqu'à sa dernière demeure; à mon retour, je m'enfermerai avec ma douleur, et vous ne me verrez que lorsque je l'aurai vaincue; soyez tranquille, je la tuerai, car je ne veux pas qu'elle me tue.»

Je ne pus répondre à ces paroles de Smérande, traduites par Grégoriska, que par un gémissement.

Je remontai dans ma chambre, le convoi s'éloigna. Je le vis disparaître à l'angle du chemin. Le couvent de Hango n'était qu'à une demi-lieue du château, en droite ligne; mais les obstacles du sol forçaient la route de dévier, et, en suivant la route, il s'éloignait de près de deux heures.