Dans toute autre circonstance, au milieu de ce cimetière, près de cette tombe ouverte, avec ces deux cadavres couchés à côté l'un de l'autre, je fusse devenue folle; mais, je l'ai déjà dit, Dieu avait mis en moi une force égale aux événements dont il me faisait non-seulement le témoin, mais l'acteur.
Au moment où je regardais autour de moi, cherchant quelques secours, je vis s'ouvrir la porte du cloître, et les moines, conduits par le père Bazile, s'avancèrent deux à deux, portant des torches allumées et chantant les prières des morts.
Le père Bazile venait d'arriver au couvent; il avait prévu ce qui s'était passé, et, à la tête de toute la communauté, il se rendait au cimetière.
Il me trouva vivante près des deux morts.
Kostaki avait le visage bouleversé par une dernière convulsion.
Grégoriska, au contraire, était calme et presque souriant.
Comme l'avait recommandé Grégoriska, on l'enterra près de son frère: le chrétien gardant le damné.
Smérande, en apprenant ce nouveau malheur et la part que j'y avais prise, voulut me voir; elle vint me trouver au couvent de Hango et apprit de ma bouche tout ce qui s'était passé dans cette terrible nuit.
Je lui racontai dans tous ses détails la fantastique histoire; mais elle m'écouta comme m'avait écoutée Grégoriska, sans étonnement, sans frayeur.
—Hedwige, répondit-elle après un moment de silence, si étrange que soit ce que vous venez de raconter, vous n'avez dit cependant que la vérité pure.—La race des Brankovan est maudite, jusqu'à la troisième et quatrième génération, et cela parce qu'un Brankovan a tué un prêtre. Mais le terme de la malédiction est arrivé; car, quoique épouse, vous êtes vierge, et en moi la race s'éteint. Si mon fils vous a légué un million, prenez-le. Après moi, à part les legs pieux que je compte faire, vous aurez le reste de ma fortune. Maintenant, suivez au plus vite le conseil de votre époux. Retournez au plus vite dans les pays où Dieu ne permet point que s'accomplissent ces terribles prodiges. Je n'ai besoin de personne pour pleurer mes fils avec moi. Adieu, ne vous enquérez plus de moi. Mon sort à venir n'appartient plus qu'à moi et à Dieu.