Elle tressaillit, se retourna, me regarda avec étonnement, comme fait quelqu'un qui sort d'un rêve et qui rappelle ses idées.

Ses grands yeux noirs fixés sur moi,—avec ces cheveux blonds que j'ai décrits, elle avait les sourcils et les yeux noirs,—ses grands yeux noirs, fixés sur moi, avaient une expression étrange.

Pendant quelques secondes, nous demeurâmes sans nous parler,—elle me regardant, moi l'examinant.

C'était une femme de trente-deux à trente-trois ans, qui avait dû être d'une merveilleuse beauté avant que ses joues se fussent creusées, avant que son teint eût pâli;—au reste, je la trouvai parfaitement belle ainsi, avec son visage nacré et du même ton que sa main, sans aucune nuance d'incarnat, ce qui faisait que ses yeux semblaient de jais, ses lèvres de corail.

—Madame, répétai-je, M. Ledru prétend qu'en vous disant que je suis l'auteur d'Henri III, de Christine et d'Antony, vous voudrez bien me tenir pour présenté, et accepter mon bras jusqu'à la salle à manger.

—Pardon, monsieur, dit-elle, vous êtes là depuis un instant, n'est-ce pas?—Je vous ai senti venir, mais je ne pouvais pas me retourner; cela m'arrive quelquefois quand je regarde de certains côtés. Votre voix a rompu le charme, donnez-moi donc votre bras, et allons.

Elle se leva et passa son bras sous le mien; mais à peine, quoiqu'elle ne parût nullement se contraindre, sentis-je la pression de ce bras. On eût dit une ombre qui marchait à côté de moi.

Nous arrivâmes à la salle à manger sans avoir dit ni l'un ni l'autre un mot de plus.

Deux places étaient réservées à la table.

Une à la droite de M. Ledru pour elle.