Ceux qui avaient prévu ce retour à la barbarie ne s’étaient pas trompés.—Pour la première fois, des hommes vagabonds, incivilisés, sans organisation, se voyaient réunis en corps d’armée et avaient un général. Ainsi, avec Artigas dictateur commence une période qui a quelque analogie avec le sans-culottisme de 1793. Montevideo va voir passer le règne de l’homme aux pieds nus, aux calzoncillos flottants, à la chiripa écossaise, au poncho déchiré recouvrant tout cela, et au chapeau posé sur l’oreille et assuré par le barbijo.

Alors Montevideo devient le témoin de scènes inouïes, grotesques, quelquefois terribles. Souvent les premières classes de la société sont réduites à l’impuissance d’action; Artigas, moins la cruauté et plus le courage, devint alors ce que fut plus tard Rosas.

Si désastreux qu’il fût, le dictatoriat d’Artigas eut cependant son côté brillant et national. Ce côté, ce fut la lutte de Montevideo contre Buenos-Ayres, qu’Artigas battit sans cesse, et dont il finit par repousser entièrement l’influence, et sa résistance opiniâtre à l’armée portugaise qui envahit le pays en 1815.

Le prétexte de cette invasion fut le désordre de l’administration d’Artigas, et la nécessité de sauver les peuples voisins de désordres pareils, que pouvait faire naître en eux la contagion de l’exemple. Ces désordres avaient, au sein du pays même, doublé l’opposition que faisait le parti de la civilisation. Les classes élevées, surtout, appelaient de tous leurs vœux une victoire qui substituât la domination portugaise à cette domination nationale qui entraînait avec elle la licence et la brutale tyrannie de la force matérielle.—Cependant, malgré cette sourde conspiration à l’intérieur, malgré les attaques des Porteños et des Portugais, Artigas résista quatre ans, livra trois batailles rangées à l’ennemi, et, vaincu enfin, ou plutôt écrasé en détail, se retira dans l’Entre-Rios, c’est-à-dire de l’autre côté de l’Uruguay.—Là, tout fugitif qu’il était, Artigas représentait encore, sinon par ses forces, du moins par son nom, une puissance redoutable, lorsque Ramire, son lieutenant, se révolta, souleva contre lui les trois quarts des hommes qui lui restaient, le battit de façon à lui ôter tout espoir de reconquérir sa position perdue, et le força de sortir de ce pays, où, comme Antée, il semblait reprendre des forces toutes les fois qu’il touchait la terre.

Ce fut alors que, pareil à une de ces trombes qui s’évaporent après avoir laissé la désolation et les ruines sur son passage, Artigas disparut et s’enfonça dans le Paraguay, où, comme nous l’avons dit, en 1848, à l’époque où Garibaldi défendait Montevideo, il vivait encore, âgé de quatre-vingt-treize à quatre-vingt-quatorze ans, jouissant de toutes ses facultés intellectuelles, et presque de toutes ses forces.

Artigas vaincu, rien ne fit plus opposition à la domination portugaise. Elle s’établit dans le pays, et le baron da Laguna, Français d’origine, fut son représentant en 1825. En 1825, Montevideo, comme toutes les possessions portugaises, fut cédé au Brésil.

Montevideo fut alors occupé par une armée de huit mille hommes, et tout semblait assurer sa possession paisible à l’empereur.

C’est alors qu’un Montevidéen proscrit, qui habitait Buenos-Ayres, réunit trente-deux compagnons proscrits comme lui, et décida avec eux qu’il rendrait la liberté à la patrie, ou qu’il mourrait.

Cette poignée de patriotes s’embarqua sur deux canots, et mit pied à terre à l’Arenal-Grande.

Le chef qui les commandait avait nom Juan-Antonio Lavalleja.