Au reste, si mon père ne me fit pas apprendre tous ces exercices, ce fut plutôt la faute des temps que la sienne. A cette triste époque, les prêtres étaient les maîtres absolus du Piémont, et leurs constants efforts, leur travail assidu tendaient plutôt à faire, des jeunes gens, des moines inutiles et fainéants, que des citoyens aptes à servir notre malheureux pays. En outre, l’amour profond que nous portait mon pauvre père lui faisait redouter jusqu’à l’ombre de toute étude pouvant devenir plus tard un danger pour nous.

Quant à ma mère, Rosa Ragiundo, je le déclare avec orgueil, c’était le modèle des femmes. Certes, tout fils doit dire de sa mère ce que je dis de la mienne; mais nul ne le dira avec plus de conviction que moi.

Une des amertumes de ma vie, et ce n’est pas la moindre, a été et sera de n’avoir pas pu la rendre heureuse; mais, tout au contraire, d’avoir attristé et endolori les derniers jours de son existence! Dieu seul peut savoir les angoisses que lui a données mon aventureuse carrière, car Dieu seul sait l’immensité de la tendresse qu’elle avait pour moi. S’il y a quelque bon sentiment dans mon âme, j’avoue hautement que c’est d’elle que je le tiens. Son angélique caractère ne pouvait faire autrement que d’avoir son reflet en moi. N’est-ce pas à sa pitié pour le malheur, à sa compassion pour les souffrances que je dois ce grand amour, je dirai plus, cette profonde charité pour la patrie; charité qui m’a valu l’affection et la sympathie de mes malheureux concitoyens. Je ne suis certes pas superstitieux; cependant j’affirmerai ceci, c’est que, dans les circonstances les plus terribles de ma vie, quand l’Océan rugissait sous la carène et contre les flancs de mon vaisseau, qu’il soulevait comme un liége; quand les boulets sifflaient à mes oreilles comme le vent de la tempête; quand les balles pleuvaient autour de moi comme la grêle, je la voyais constamment agenouillée, ensevelie dans sa prière, courbée aux pieds du Très-Haut, et moi, ce qui me donnait ce courage dont on s’est étonné parfois, c’est la conviction qu’il ne pouvait m’arriver aucun malheur, quand une si sainte femme, quand un pareil ange priait pour moi.

II
MES PREMIÈRES ANNÉES

Je passai les premières années de ma jeunesse comme les passent tous les enfants, au milieu des rires et des pleurs, plus ami du plaisir que du travail, du divertissement que de l’étude; si bien que je ne profitai pas, comme j’eusse dû le faire si j’eusse été plus sage, des sacrifices que mes parents faisaient pour moi. Rien d’extraordinaire ne m’arriva dans ma jeunesse. J’eus bon cœur. C’était un don de Dieu et de ma mère, et les élans de ce bon cœur, je les ai toujours voluptueusement satisfaits. J’avais une profonde pitié pour tout ce qui était petit, faible et souffrant. Cette pitié s’étendait jusqu’aux animaux, ou plutôt commençait aux animaux. Je me rappelle qu’un jour je trouvai un grillon et le portai dans ma chambre; là, en jouant avec lui et en le touchant avec cette maladresse, ou plutôt avec cette brutalité de l’enfance, je lui arrachai une patte; ma douleur fut telle, que je restai plusieurs heures enfermé et pleurant amèrement.

Une autre fois, allant à la chasse avec un de mes cousins, dans le Var, je m’arrêtai sur le bord d’un fossé profond où les blanchisseuses avaient coutume de laver leur linge, et où une pauvre femme lavait le sien. Je ne sais comment cela se fit, mais elle tomba à l’eau. Tout petit que j’étais,—j’avais à peine huit ans,—je me lançai à l’eau et la sauvai. Je raconte cela pour prouver combien est naturel en moi ce sentiment qui me porte à secourir mon semblable, et combien j’ai peu de mérite à y céder.

Parmi les maîtres que j’ai eus dans cette période de ma vie, je conserve une reconnaissance particulière au père Giovanni et à M. Arena.

Avec le premier, je profitai peu, étant bien plus disposé à jouer et à vagabonder, comme je l’ai déjà dit, qu’à travailler. Il m’est resté surtout le remords de n’avoir pas étudié l’anglais, comme j’aurais pu le faire, remords qui renaquit en moi dans toutes les circonstances—et ces circonstances furent fréquentes—où je me trouvai avec des Anglais. En outre, le père Giovanni étant de la maison, et en quelque sorte de la famille, mes leçons souffraient de la trop grande familiarité que j’avais prise avec lui. Au second, excellent maître, je dois le peu que je sais; mais je lui dois surtout une éternelle reconnaissance, pour m’avoir initié à ma langue maternelle par la constante lecture de l’histoire romaine.

La faute de ne pas instruire les enfants dans la langue et dans les choses de la patrie est fréquemment commise en Italie, et particulièrement à Nice, où le voisinage de la France influe sur l’éducation. Je dois donc à cette première lecture de notre histoire et à la persistance que mettait mon frère aîné Angelo à m’en recommander l’étude, ainsi que celle de notre belle langue, le peu que je suis parvenu à acquérir de science historique et de facilité à m’exprimer en parlant.

Je terminerai cette première période de ma vie par le récit d’un fait qui, quoique de peu d’importance, donnera une idée de ma disposition à la vie d’aventures.