Je me rappelle qu’un jour, dans la dernière guerre, brisé de fatigue, n’ayant pas dormi depuis deux nuits, étant à peine descendu de cheval depuis deux jours, côtoyant Urban et ses douze mille hommes, avec mes quarante bersaglieri, mes quarante cavaliers et un millier d’hommes, armés tant bien que mal, suivant un petit sentier de l’autre côté du mont Orfano, avec le colonel Turr et cinq ou six hommes, je m’arrêtai tout à coup, oubliant fatigue et danger, pour écouter chanter un rossignol. C’était la nuit, au clair de lune, par un temps splendide; l’oiseau égrenait au vent son chapelet de notes harmonieuses, et il me semblait, à écouter ce petit ami de mes jeunes années, que je sentais pleuvoir sur moi une rosée bienfaisante et régénératrice. Ceux qui m’entouraient croyaient ou que j’hésitais sur le chemin à suivre, ou que j’écoutais quelque bruit lointain de canon mugissant, ou de pas de chevaux retentissant sur le grand chemin. Non, j’écoutais chanter le rossignol, que je n’avais pas entendu chanter depuis dix ans peut-être, et l’extase dura non pas jusqu’à ce que ceux qui m’entouraient m’eussent deux ou trois fois répété:—«Général, voilà l’ennemi!»—mais jusqu’à ce que l’ennemi, disant lui-même:—«Me voilà!»—en tirant sur nous, eut fait envoler le nocturne charmeur.

Donc, lorsque, après avoir longé les rochers granitiques qui dérobent si bien le port à tous les yeux, que les Indiens, dans leur langage expressif, l’ont appelé Nelhero hy, c’est-à-dire eau cachée; lorsque, après avoir franchi la passe qui conduit dans sa baie calme comme un lac; lorsque, sur le bord occidental de cette baie, je vis s’élever la ville dominée par le Pão d’Açucar, immense rocher conique qui sert non pas de phare, mais de jalon au navigateur; lorsque je vis s’élever autour de moi cette nature luxuriante dont l’Afrique et l’Asie n’avaient pu me donner qu’une faible idée, je restai véritablement émerveillé du spectacle qui se déroulait devant moi.

Entré dans le port de Rio-Janeiro, ma bonne chance fit que je ne tardai pas à y rencontrer la chose la plus rare qu’il y ait en ce monde, un ami.

Celui-là, je n’eus pas besoin de le chercher, nous n’eûmes pas besoin de nous étudier pour nous connaître: nous nous croisâmes, nous échangeâmes un regard et tout fut dit; après un sourire, après un serrement de main, nous étions, Rossetti et moi, frères pour la vie.

Plus tard, j’aurai occasion de dire ce que c’était que cette âme d’élite; et cependant moi son ami, moi son frère, moi si longtemps son inséparable, je mourrai peut-être sans avoir cette joie de planter une croix sur ce point ignoré de la terre américaine où reposent les os de ce généreux et de ce vaillant.

Après avoir passé quelques mois dans l’oisiveté, Rossetti et moi,—j’appelle oisiveté faire un commerce pour lequel ni l’un ni l’autre nous n’étions nés,—le hasard fit que nous arrivâmes à nous mettre en relation avec Zambecarri, secrétaire de Bento Gonzales, président de la république de Rio-Grande, en guerre avec le Brésil. Tous deux étaient prisonniers de guerre à Santa Cruz, forteresse qui s’élève à la droite de l’entrée du port, et d’où l’on hêle les navires. Zambecarri qui, disons-le en passant, était le fils du fameux aéronaute perdu dans un voyage en Syrie, et dont on n’a jamais entendu reparler, me fit faire la connaissance du président, qui me donna des lettres de marque pour faire la course contre le Brésil.

Quelque temps après, Bento Gonzales et Zambecarri s’échappèrent à la nage et regagnèrent heureusement Rio-Grande.

VIII
CORSAIRE

Nous armâmes en guerre le Mazzini, petit bâtiment d’une trentaine de tonneaux, sur lequel nous faisions le cabotage; nous nous lançâmes à la mer avec seize compagnons d’aventures. Nous étions donc enfin libres, nous naviguions donc sous un drapeau républicain, nous étions donc corsaires!

Avec seize hommes d’équipage et une barque, nous déclarions la guerre à un empire.