Et en effet, remontant sur le bâtiment comme eût pu faire un chat, j’arrivai jusqu’à lui; je m’accrochai alors d’une main à une saillie, et de l’autre prenant dans ma poche un petit couteau qui malheureusement coupait assez mal, je me mis à fendre le collet et le dos de la jaquette; encore un effort, et j’arrivais à délivrer le pauvre Carniglia de cet empêchement, lorsqu’un coup de mer terrible nous enveloppant, mit en pièces le bâtiment et jeta à la mer tout ce qui restait d’hommes à bord;—Carniglia fut précipité comme les autres, et ne reparut plus.

Quant à moi, lancé au fond de la mer comme un projectile, je remontai à la surface de l’eau tout étourdi, mais, au milieu de mon étourdissement, n’ayant qu’une idée:—porter secours à mon cher Luigi. Je nageai donc autour de la carcasse du bâtiment, l’appelant à grands cris, au milieu des sifflements de la tempête et du grondement de l’orage, mais il ne me répondit pas; il était englouti pour toujours, ce bon compagnon, qui m’avait sauvé la vie à la Plata, et à qui, malgré tous mes efforts, je n’avais pu rendre la pareille!

Au moment où j’abandonnais l’espoir de porter secours à Carniglia, je rejetai les yeux autour de moi. Ce fut une grâce de Dieu, sans doute, mais dans ce moment d’agonie pour tout le monde, je n’eus pas un instant de doute pour mon propre salut, de sorte que je pus m’occuper du salut des autres.

Alors, mes compagnons m’apparurent épars et nageant vers la plage, séparés les uns des autres, selon leur habileté ou selon leur force. Je les joignis en un instant, et leur jetant un cri d’encouragement, je les dépassai, et me trouvai un des premiers, sinon le premier à travers les brisants, coupant des vagues énormes, hautes comme des montagnes.

J’atteignis le bord. Ma douleur de la perte de mon pauvre Carniglia, en me laissant indifférent sur mon propre sort, me donnait une force invincible.

A peine eus-je pris pied, que je me retournai, mu par un dernier espoir.

Peut-être allais-je revoir Luigi.

J’interrogeai, les unes après les autres, ces figures effarées, recouvertes à tout moment par les vagues, mais Carniglia était bien englouti; les abîmes de l’Océan ne me l’avaient pas rendu.

Alors, je revis Édouard Mutru, celui qui, après Carniglia, m’était le plus cher, celui auquel j’avais poussé un fragment d’écoutille, en lui recommandant de s’y cramponner de toutes ses forces. Sans doute, la violence de la mer lui avait arraché l’épave des mains. Il nageait encore, mais épuisé, et indiquant par la convulsion de ses mouvements l’extrémité où il était réduit. J’ai dit combien je l’aimais; c’était le second frère de mon cœur, que j’allais perdre dans la journée. Je ne voulus pas devenir en un instant veuf de tout ce que j’aimais au monde. Je poussai à la mer le fragment de navire qui m’avait servi à moi-même pour m’aider à gagner le rivage, et je m’élançai au milieu des vagues, retournant avec une profonde indifférence chercher le péril auquel je venais d’échapper. Au bout d’une minute, je n’étais plus qu’à quelques brasses d’Édouard; je lui criai:

—Tiens ferme! courage... me voilà! Je t’apporte la vie.