[11] Habitants de la forêt.
Anita, pendant cette retraite de trois mois, souffrit tout ce que l’on peut humainement souffrir sans rendre l’âme. Ah! tout! elle supporta tout avec un stoïcisme et un courage inexprimables.
Il faut avoir quelque connaissance des forêts de cette partie du Brésil, pour se faire une idée des privations endurées par une troupe sans moyens de transport, n’ayant pour toute ressource d’approvisionnement que le lasso, arme très-utile dans les plaines couvertes de bestiaux ou de gros gibier, mais parfaitement inutile dans ces épaisses forêts, repaires des tigres et des lions.
Pour comble de malheur, les fleuves, très-rapprochés dans ces forêts vierges, grossissaient outre mesure. Cette effroyable pluie qui nous poursuivait ne cessant de tomber, il en résultait que souvent une partie de nos troupes se trouvait emprisonnée entre deux cours d’eau, et restait là privée de toute nourriture. Alors, la faim faisant son œuvre, parmi les femmes et les enfants surtout, c’était un carnage plus lamentable que celui qu’eussent pu faire les balles et les boulets.
Notre pauvre infanterie était en proie à des souffrances et à des privations que l’on ne saurait dire, car elle n’avait pas même, comme la cavalerie, la ressource de manger ses chevaux. Peu de femmes et encore moins d’enfants sortirent de la forêt. Le peu qui échappa fut sauvé par les cavaliers qui, ayant eu le bonheur de conserver leurs chevaux, avaient pitié des pauvres petites créatures abandonnées par leurs mères mortes ou mourant de faim, de froid et de fatigue.
Anita frissonnait à l’idée de perdre notre Menotti, que nous ne sauvâmes, au reste, que par miracle. Aux endroits les plus dangereux de la route et au passage des fleuves, je portais le pauvre enfant, âgé de trois mois, suspendu à mon cou dans un mouchoir; et, de cette façon, je pouvais le réchauffer avec mon haleine. D’une douzaine d’animaux, tant de chevaux que de mules, qui étaient entrés avec moi dans la forêt, tant pour mon service que pour celui de mon équipage, j’étais resté seulement avec deux mules et deux chevaux; le reste était tombé mourant de faim ou écrasé de fatigue. Pour comble de malheur, les guides avaient perdu le chemin, et ce fut la principale cause de nos souffrances dans cette terrible forêt das Antas[12].
[12] L’anta est un animal de la stature d’un âne, parfaitement inoffensif, dont la chair est exquise. On fait avec son cuir différents travaux fort élégants. Je ne l’ai jamais vu.
(Note de l’Auteur.)
Plus nous allions, moins nous voyions arriver la fin de cette picada maudite; je restai en arrière avec deux mules horriblement fatiguées, et que j’espérais sauver, en les faisant avancer pas à pas, et en les nourrissant avec des feuilles de taquara, roseaux auxquels le Taquari a emprunté son nom. Pendant ce temps, j’envoyai Anita en avant, avec un domestique et l’enfant, afin qu’ils cherchassent l’issue de cette interminable forêt, et tâchassent de trouver quelque nourriture.
Les deux chevaux que j’avais laissés à Anita, montés alternativement par la courageuse femme, nous sauvèrent tous. Elle trouva enfin le bout de la forêt, et, au bout de la forêt, un piquet de mes braves soldats, avec un feu allumé, ce qui n’était point commun par une pareille pluie.