C’était un soir du mois de septembre 1803; il avait fait sirocco toute la journée; mais au coucher du soleil le ciel s’était éclairci, la mer était redevenue azurée, et quelques bouffées d’une brise fraîche soufflaient de l’archipel lipariote. Ce changement atmosphérique exerçait, comme nous l’avons dit, son influence bienfaisante sur tous les êtres animés, qui sortaient peu à peu de leur torpeur: on eût cru assister à une seconde création, d’autant plus, comme nous l’avons dit, que Palerme est un véritable Eden.

Parmi toutes les filles d’Ève, qui, dans ce paradis qu’elles habitent, font de l’amour leur principale occupation, il en est une qui jouera un rôle trop important dans le cours de cette histoire pour que nous n’arrêtions pas sur elle et sur le lieu qu’elle habite l’attention et les regards de nos lecteurs: qu’ils sortent donc avec nous de Palerme par la porte de San-Georgio; qu’ils laissent à droite Castello-à-Mare, qu’ils gagnent directement le môle, qu’ils suivent quelque temps le rivage, et qu’ils fassent halte à cette délicieuse villa qui s’élève au bord de la mer, et dont les jardins enchantés s’étendent jusqu’au pied du mont Pellegrino; c’est la villa du prince de Carini, vice-roi de Sicile pour Ferdinand IV, qui est retourné prendre possession de sa belle ville de Naples.

Au premier étage de cette élégante villa, dans une chambre tendue de satin bleu de ciel, dont les draperies sont relevées par des cordons de perles, et dont le plafond est peint à fresque, une femme vêtue d’un simple peignoir est couchée sur un sofa, les bras pendans, la tête renversée et les cheveux épars; il n’y a qu’un instant encore qu’on aurait pu la prendre pour une statue de marbre: mais un léger frémissement a couru par tout son corps, ses joues commencent à se colorer, ses yeux viennent de se rouvrir; la statue merveilleuse s’anime, soupire, étend la main vers une petite sonnette d’argent posée sur une petite table de marbre de Sélinunte, l’agite paresseusement, et comme fatiguée de l’effort qu’elle a fait, se laisse retomber sur le sofa. Cependant le son argentin a été entendu, une porte s’ouvre, et une jeune et jolie camérière, dont la toilette en désordre annonce qu’elle a, comme sa maîtresse, subi l’influence du vent africain, paraît sur le seuil.

—Est-ce vous, Teresa? dit languissamment sa maîtresse en tournant la tête de son côté. O mon Dieu! c’est pour en mourir; est-ce que ce sirocco soufflera toujours?

—Non, signora, il est tout-à-fait tombé, et l’on commence à respirer.

—Apportez-moi des fruits et des glaces, et donnez-moi de l’air.

Teresa accomplit ces deux ordres avec autant de promptitude que le lui permettait un reste de langueur et de malaise. Elle déposa les rafraîchissemens sur la table, et alla ouvrir la fenêtre qui donnait sur la mer.

—Voyez, madame la comtesse, dit-elle, nous aurons demain une magnifique journée, et l’air est si pur que l’on voit parfaitement l’île d’Alicudi, quoique le jour commence à baisser.

—Oui, oui, cet air fait du bien. Donne-moi le bras, Teresa, je vais essayer de me traîner jusqu’à cette fenêtre.

La camérière s’approcha de sa maîtresse, qui reposa sur la table le sorbet que ses lèvres avaient effleuré à peine, et qui, s’appuyant sur son épaule, marcha languissamment jusqu’au balcon.