—C’est Teresa! s’écria-t-il avec un accent de désespoir impossible à imaginer: ils ont avancé la cérémonie; ils n’ont pas voulu attendre à dimanche, ils ont eu peur que je ne l’enlevasse d’ici là!.... Dieu m’est témoin que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour que cela finît bien... Ce sont eux qui n’ont pas voulu; malheur à eux!

A ces mots, Bruno, aidé par Ali, hissa la voile de la petite barque, qui, tournant le mont Pellegrino, disparut au bout de deux heures derrière le cap de Gallo.

IV.

Pascal ne s’était pas trompé. La comtesse, craignant quelque entreprise de la part de Bruno, avait fait avancer le mariage de trois jours, sans rien dire à Teresa de l’entrevue qu’elle avait eue avec son amant; et, par une dévotion particulière, les époux avaient choisi, pour la célébration du mariage, la chapelle de Sainte-Rosalie, la patronne de Palerme.

C’est encore un des traits caractéristiques de Palerme, ville toute d’amour, que de s’être mise sous la protection d’une sainte jeune et jolie. Aussi sainte Rosalie est-elle à Palerme ce que saint Janvier est à Naples, la toute-puissante distributrice des bienfaits du ciel; mais, de plus que saint Janvier, elle est de race française et royale, et descend directement de Charlemagne[13], ainsi que le prouve son arbre généalogique, peint au-dessus de la porte extérieure de la chapelle; arbre dont le tronc sort de la poitrine du vainqueur de Witikind, et, après s’être divisé en plusieurs rameaux, réunit ses branches à la cime, pour donner naissance au prince de Sinebaldo, père de sainte Rosalie. Mais toute la noblesse de sa race, toute la richesse de sa maison, toute la beauté de sa personne, ne purent rien sur la jeune princesse. Elle quitta, à l’âge de dix-huit ans, la cour de Roger, et, entraînée vers la vie contemplative, elle disparut tout-à-coup sans qu’on sût ce qu’elle était devenue, et ce ne fut qu’après sa mort qu’on la trouva, belle et fraîche comme si elle vivait encore, dans la grotte qu’elle avait habitée, et dans l’attitude même où elle s’était endormie du sommeil chaste et innocent des élus.

Cette grotte était creusée au flanc de l’ancien mont Evita, si célèbre dans le cours des guerres puniques par les positions inexpugnables qu’il fournit aux Carthaginois; mais aujourd’hui la montagne profane a changé de nom. Sa tête stérile a reçu le baptême de la foi, et on l’appelle le mont Pellegrino, mot qui, dans sa double signification, veut dire également la colline Précieuse ou le mont du Pèlerin. En 1624, une peste désolait Palerme; sainte Rosalie fut invoquée. On tira le corps merveilleux de la grotte, on le transporta en grande pompe dans la cathédrale de Palerme; et à peine les ossemens sacrés eurent-ils touché le seuil du monument demi-chrétien, demi-arabe, bâti par l’archevêque Gauthier, qu’à la prière de la sainte, Jésus-Christ chassa de la ville non-seulement la peste, mais encore la guerre et la famine, comme en fait foi le bas-relief de Villa-Reale, élève de Canova. Ce fut alors que les Palermitains reconnaissans transformèrent en église la grotte de sainte Rosalie, établirent le magnifique chemin qui y conduit, et dont la construction semble remonter à ces époques où une colonie romaine jetait un pont ou un aqueduc d’une montagne à l’autre, comme la signature granitique de la métropole. Enfin, le corps de la sainte fut remplacé par une gracieuse statue de marbre, couronnée de roses et couchée dans l’attitude où la sainte s’était endormie, à l’endroit même où elle avait été retrouvée; et le chef-d’œuvre de l’artiste fut encore enrichi par un don royal. Charles III de Bourbon lui donna une robe d’étoffe d’or, estimée vingt-cinq mille francs, un collier de diamans et des bagues magnifiques; et, voulant joindre les honneurs chevaleresques aux richesses mondaines, obtint pour elle la grande croix de Malte, qui est suspendue par une chaîne d’or, et la décoration de Marie-Thérèse, qui est une étoile entourée de lauriers avec cette devise: Fortitudini.

Quant à la grotte elle-même, c’est une excavation creusée dans un noyau primitif recouvert de couches calcaires, à la voûte de laquelle pendent de brillantes stalactites; à gauche est un autel dans le bas duquel est couchée la statue de la sainte, que l’on voit à travers un treillage d’or, et derrière l’autel coule la fontaine où elle se désaltérait. Quant au portique de cette église naturelle, il est séparé d’elle par un intervalle de trois ou quatre pieds, par lequel pénètre le jour et descendent les festons de lierres; de sorte que les rayons du soleil séparent comme un rideau lumineux le desservant de ses auditeurs.

C’est dans cette église que Teresa et Gaëtano furent mariés.

La cérémonie terminée, la noce redescendit à Palerme, où des voitures attendaient les convives pour les conduire au village de Carini, fief princier dont Rodolfo tirait son nom et son titre. Là, par les soins de la comtesse, tous les apprêts d’un repas magnifique avaient été faits; les paysans des environs avaient été invités; il en était venu de deux ou trois lieues à la ronde, de Montreale, de Capaci et de Favarota; et parmi toutes ces jeunes paysannes qui avaient fait assaut de coquetterie villageoise, on reconnaissait celles de Piana de Greci à leur costume moraïte, qu’elles ont religieusement conservé, quoique la colonie qui le leur a légué et qui le tenait de ses pères ait quitté depuis douze cents ans la terre natale pour une nouvelle patrie.

Des tables étaient dressées sur une esplanade ombragée par des chênes verts et des pins parasols, embaumée par les orangers et les citronniers, et ceinte par des haies de grenadiers et de figuiers d’Inde, double bienfait de la Providence, qui, pensant à la faim et à la soif du pauvre, a semé ces arbres comme une manne sur toute l’étendue de la Sicile. On arrivait à cette esplanade par un chemin bordé d’aloës, dont les fleurs géantes, qui semblent de loin des lances de cavaliers arabes, renferment un fil plus brillant et plus solide que celui du chanvre et du lin; et tandis qu’au midi la vue était bornée par le palais, au-dessus de la terrasse duquel s’élevait la chaîne de montagnes qui sépare l’île en trois grandes régions, à l’occident, au nord et à l’est, à l’extrémité de trois vallées on revoyait trois fois cette magnifique mer de Sicile qu’à ses teintes variées on eût prise pour trois mers; car, grâce à un jeu de lumière produit par le soleil qui commençait à disparaître à l’horizon, du côté de Palerme elle était d’un bleu d’azur; autour de l’île des Femmes, elle roulait des vagues d’argent, tandis qu’elle brisait des flots d’or liquide contre les rochers de Saint-Vito.