Maintenant, si nos lecteurs nous demandent comment Pascal Bruno n’a pas été tué par le coup de carabine de Paolo Tommasi, nous leur répondrons ce que nous a répondu il signor Cesare Aletto, notaire à Calvaruso:—C’est qu’il est probable que dans le trajet de la grande route à la forteresse, le bandit avait pris la précaution d’enlever la balle de la carabine. Quant à Paolo Tommasi, il a toujours trouvé plus simple de croire qu’il y avait magie.

Nous livrons à nos lecteurs les deux opinions, et nous les laissons parfaitement libres d’adopter celle qui leur conviendra.

VII.

On comprend facilement que le bruit de pareils exploits ne restait pas circonscrit dans la juridiction du village de Bauso. Aussi n’était-il question par toute la Sicile que du hardi brigand qui s’était emparé de la forteresse de Castelnuovo, et qui de là, comme un aigle de son aire, s’abattait sur la plaine, tantôt pour attaquer les grands, tantôt pour défendre les petits. Nos lecteurs ne s’étonneront donc pas d’entendre prononcer le nom de notre héros dans les salons du prince de Butera, qui donnait une fête dans son hôtel de la place de la Marine.

Avec le caractère que nous connaissons au prince, on comprend ce que devait être une fête donnée par lui. Celle-là surtout allait vraiment au-delà de tout ce que l’imagination peut rêver de plus splendide. C’était quelque chose comme un conte arabe; aussi le souvenir s’en est-il perpétué à Palerme, quoique Palerme soit la ville des féeries.

Qu’on se figure des salons splendides, entièrement couverts de glaces depuis le plafond jusqu’au parquet, et conduisant, les uns à des allées de treillages parquetées, du sommet desquelles pendaient les plus beaux raisins de Syracuse et de Lipari; les autres à des carrés formés par des orangers et des grenadiers en fleurs et en fruits; les premiers servant à danser les gigues anglaises, les autres des contredanses de France. Quant aux valses, elles s’entrelaçaient autour de deux vastes bassins de marbre, de chacun desquels jaillissait une magnifique gerbe d’eau. De ces différentes salles de danse partaient des chemins sablés de poudre d’or. Ces chemins conduisaient à une petite colline entourée de fontaines d’argent, contenant tous les rafraîchissemens qu’on pouvait désirer, et ombragée par des arbres qui, au lieu de fruits naturels, portaient des fruits glacés. Enfin, au sommet de cette colline, faisant face aux chemins qui y conduisaient, était un buffet à quatre pans, constamment renouvelé au moyen d’un mécanisme intérieur. Quant aux musiciens, ils étaient invisibles, et le bruit seul des instrumens arrivait jusqu’aux convives; on eût dit une fête donnée par les génies de l’air.

Maintenant que, pour animer cette décoration magique, on se représente les plus belles femmes et les plus riches cavaliers de Palerme, vêtus de costumes de caractères plus brillans ou plus bizarres les uns que les autres, le masque au visage ou à la main, respirant cet air embaumé, s’enivrant de cette mélodie invisible, rêvant ou parlant d’amour, et l’on sera encore loin de se faire de cette soirée un tableau pareil au souvenir qu’en avaient conservé, à mon passage à Palerme, c’est-à-dire trente-deux ans après l’événement, les personnes qui y avaient assisté.

Parmi les groupes qui circulaient dans ces allées et dans ces salons, il y en avait un surtout qui attirait plus particulièrement les regards de la foule; c’était celui qui s’était formé à la suite de la belle comtesse Gemma, et qu’elle entraînait après elle comme un astre fait de ses satellites: elle venait d’arriver à l’instant même avec une société de cinq personnes, qui avait adopté, ainsi qu’elle, le costume des jeunes femmes et des jeunes seigneurs qui, dans la magnifique page écrite par le pinceau d’Orgagna sur les murs du Campo-Santo de Pise, chantent et se réjouissent pendant que la mort vient frapper à leur porte. Cet habit du treizième siècle, si naïf et si élégant à la fois, semblait choisi exprès pour faire ressortir l’exquise proportion de ses formes, et elle s’avançait au milieu d’un murmure d’admiration, conduite par le prince de Butera lui-même, qui, déguisé en mandarin, l’avait reçue à la porte d’entrée et la précédait pour la présenter, disait-il, à la fille de l’empereur de la Chine. Comme on présumait que c’était quelque surprise nouvelle ménagée par l’amphitryon, on suivait avec empressement le prince, et le cortége se grossissait à chaque pas. Il s’arrêta à l’entrée d’une pagode gardée par deux soldats chinois, qui, sur un signe, ouvrirent la porte d’un appartement entièrement décoré d’objets exotiques, et au milieu duquel, sur une estrade, était assise, dans un costume magnifique de Chinoise, qui avait à lui seul coûté trente mille francs, la princesse de Butera, qui, dès qu’elle aperçut la comtesse, vint au-devant d’elle suivie de toute une cour d’officiers, de mandarins et de magots, plus brillans, plus rébarbatifs, ou plus bouffons les uns que les autres. Cette apparition avait quelque chose de si oriental et de si fantastique, que toute cette société, si habituée cependant au luxe et à la magnificence, se récria d’étonnement. On entourait la princesse, on touchait sa robe brodée de pierreries, on faisait sonner les clochettes d’or de son chapeau pointu, et un instant l’attention abandonna la belle Gemma pour se concentrer entièrement sur la maîtresse de la maison. Chacun la complimentait et l’admirait, et parmi les complimenteurs et les admirateurs les plus exagérés était le capitaine Altavilla, que le prince avait continué de recevoir à ses dîners, à la grande désolation de son maître-d’hôtel, et qui, comme déguisement sans doute, avait revêtu son grand uniforme.

—Eh bien! dit le prince de Butera à la comtesse de Castelnuovo, que dites-vous de la fille de l’empereur de la Chine?

—Je dis, répondit Gemma, qu’il est fort heureux pour sa majesté Ferdinand IV que le prince de Carini soit à Messine en ce moment, attendu qu’avec le cœur que je lui connais, il pourrait bien, pour un regard de la fille, livrer la Sicile au père, ce qui nous forcerait de faire de nouvelles vêpres contre les Chinois.