Les chasseurs étaient placés en cercle à quarante ou cinquante pas de distance du lieu où se livrait le combat; les chiens, excités par une longue course, s’étaient jetés tous sur le sanglier, qui avait presque disparu sous leur masse mouvante et tachetée. De temps en temps, un des assaillans était lancé à huit ou dix pieds de hauteur, et retombait en hurlant et tout ensanglanté; puis il se rejetait au milieu de la meute, et, tout blessé qu’il était, revenait contre son ennemi. Ce combat dura un quart d’heure à peine, et plus de dix ou douze chiens étaient déjà blessés mortellement. Ce spectacle sanglant et cruel devenait pour moi un supplice, et le même effet était produit, à ce qu’il paraît, sur les autres spectateurs, car j’entendis la voix de madame de Lucienne qui criait:—Assez, assez! je t’en prie, Paul, assez.—Aussitôt Paul sauta en bas de son cheval, sa carabine à la main, fit quelques pas à pied vers le sanglier, l’ajusta au milieu des chiens et fit feu.

Au même instant, car ce qui se passa fut rapide comme un éclair, la meute s’ouvrit, le sanglier blessé passa au milieu d’elle, et avant que madame de Lucienne elle-même eût eu le temps de jeter un cri, il était sur Paul; Paul tomba renversé, et l’animal furieux, au lieu de suivre sa course, s’arrêta acharné sur son nouvel ennemi.

Il y eut alors un silence terrible; madame de Lucienne, pâle comme la mort, les bras tendus vers son fils, essayait de parler et murmurait d’une voix presque inintelligible: Sauvez-le! sauvez-le! Monsieur de Lucienne, qui était le seul armé, prit sa carabine et voulut ajuster l’animal; mais Paul était dessous, la plus légère déviation de la balle, et le père tuait le fils. Un tremblement convulsif s’empara de lui; il vit son impuissance, et, laissant tomber son arme, il courut vers Paul en criant: Au secours! au secours! Les autres chasseurs le suivirent. Au même instant, un jeune homme s’élança à bas de cheval, sauta sur le fusil, et de cette voix ferme et puissante qui commande: Place! cria-t-il. Les chasseurs s’écartèrent pour laisser passer le messager de mort qui devait arriver avant eux. Ce que je viens de vous dire s’était passé en moins d’une minute.

Tous les yeux se fixèrent aussitôt sur le tireur et sur le terrible but qu’il avait choisi; quant à lui, il était ferme et calme, comme s’il eût eu sous les yeux une simple cible. Le canon de la carabine se leva lentement de terre; puis, arrivé à une certaine hauteur, le chasseur et le fusil devinrent immobiles comme s’ils étaient de pierre; le coup partit, et le sanglier blessé à mort roula à deux ou trois pas de Paul, qui, débarrassé de son adversaire, se releva sur un genou, son couteau de chasse à la main. Mais c’était inutile, la balle avait été guidée par un œil trop sûr pour qu’elle ne fût pas mortelle. Madame de Lucienne jeta un cri et s’évanouit, Lucie s’affaissa sur son cheval et serait tombée, si l’un des piqueurs ne l’eût soutenue: je sautai à bas du mien et je courus vers madame de Lucienne; quant aux chasseurs, ils étaient tous autour de Paul et du sanglier mort, à l’exception du tireur, qui, le coup parti, reposa tranquillement sa carabine contre le tronc d’un arbre.

Madame de Lucienne revint à elle dans les bras de son fils et de son mari: Paul n’avait qu’une légère blessure à la cuisse, tant s’était passé rapidement ce que je viens de vous raconter. La première émotion effacée, madame de Lucienne regarda autour d’elle: elle avait toute sa gratitude maternelle à exprimer à un homme; elle cherchait le chasseur qui avait sauvé son fils. Monsieur de Lucienne devina son intention et le lui amena. Madame de Lucienne lui saisit la main, voulut le remercier, fondit en larmes, et ne put prononcer que ces mots: Oh! Monsieur de Beuzeval!....

—C’était donc lui? m’écriai-je.

—Oui, c’était lui. Je le vis ainsi pour la première fois, entouré de la reconnaissance d’une famille entière et de tout le prestige de l’émotion que m’avait causée cette scène dont il avait été le héros. C’était un jeune homme pâle, et plutôt petit que grand, avec des yeux noirs et des cheveux blonds. Au premier aspect, il paraissait à peine avoir vingt ans; puis, en regardant plus attentivement, on voyait quelques légères rides partir du coin de la paupière en s’élargissant vers les tempes, tandis qu’un pli imperceptible lui traversait le front, indiquant, au fond de son esprit ou de son cœur, la présence habituelle d’une pensée sombre; des lèvres pâles et minces, de belles dents et des mains de femme complétaient cet ensemble, qui, au premier abord, m’inspira plutôt un sentiment de répulsion que de sympathie, tant était froide, au milieu de l’exaltation générale, la figure de cet homme qu’une mère remerciait de lui avoir conservé son fils.

La chasse était finie: on revint au château. En rentrant au salon, le comte Horace de Beuzeval s’excusa de ne pouvoir rester plus longtemps; mais il avait un engagement pris pour dîner à Paris. On lui fit observer qu’il avait quinze lieues à faire et quatre heures à peine pour arriver à temps; le comte répondit en souriant que son cheval avait pris à son service l’habitude de ces sortes de courses, et donna ordre à son domestique de le lui amener.

Ce domestique était un Malais que le comte Horace avait ramené d’un voyage qu’il avait fait dans l’Inde pour recueillir une succession considérable, et qui avait conservé le costume de son pays. Quoiqu’il fût en France depuis trois ans, il ne parlait que sa langue maternelle, dont le comte savait quelques mots à l’aide desquels il se faisait servir; il obéit avec une promptitude merveilleuse, et à travers les carreaux du salon nous vîmes bientôt piaffer les deux chevaux, sur la race desquels tous ces messieurs se récrièrent: c’était en effet, autant que j’en pus juger, deux magnifiques animaux; aussi le prince de Condé avait eu le désir de les avoir; mais le comte Horace avait doublé le prix que l’altesse royale voulait y mettre, et il les lui avait enlevés.

Tout le monde reconduisit le comte jusqu’au perron. Madame de Lucienne semblait n’avoir pas eu le temps de lui exprimer toute sa reconnaissance, et elle lui serrait les mains en le suppliant de revenir. Le comte le promit en jetant un regard rapide qui me fit baisser les yeux comme un éclair, car, je ne sais pourquoi, il me sembla qu’il m’était adressé; lorsque je relevai la tête, le comte était à cheval, il s’inclina une dernière fois devant madame de Lucienne, nous fit un salut général, adressa de la main un signe d’amitié à Paul, et lâchant la bride à son cheval, qui l’emporta au galop, il disparut en quelques secondes au tournant du chemin.