Cette fois ce n’était plus une crainte vague et sans cause qui m’agitait, c’était quelque crime bien réel qui rôdait autour de moi et dont j’avais de mes yeux distingué les agens. Il me semblait à tout moment que j’allais voir s’ouvrir une porte cachée, ou entendre glisser quelque panneau inaperçu, tous ces petits bruits si distincts pendant la nuit et que cause un meuble qui craque ou un parquet qui se disjoint, me faisaient bondir d’effroi, et j’entendais, dans le silence, mon cœur battre à l’unisson du balancier de la pendule. A ce moment, la flamme de ma bougie consumée atteignit le papier qui l’entourait, une lueur momentanée se répandit par toute la chambre, puis s’en alla décroissante; un pétillement se fit entendre pendant quelques secondes; puis la mèche s’enfonçant dans la cavité du flambeau, s’éteignit tout-à-coup et me laissa sans autre lumière que celle du foyer.

Je cherchai des yeux autour de moi si j’avais du bois pour l’alimenter: je n’en aperçus point. Je rapprochai les tisons les uns des autres, et pour un moment le feu reprit une nouvelle ardeur; mais sa flamme tremblante n’était point une lumière propre à me rassurer: chaque objet était devenu mobile comme la lueur nouvelle qui l’éclairait, les portes se balançaient, les rideaux semblaient s’agiter, de longues ombres mouvantes passaient sur le plafond et sur les tapisseries. Je sentais que j’étais près de me trouver mal, et je n’étais préservée de l’évanouissement que par la terreur même; en ce moment, ce petit bruit qui précède le tintement de la pendule se fit entendre, et minuit sonna.

Cependant je ne pouvais passer la nuit entière dans ce fauteuil; je sentais le froid me gagner lentement. Je pris la résolution de me coucher tout habillée, je gagnai le lit sans regarder autour de moi, je me glissai sous la couverture, et je tirai le drap par-dessus ma tête. Je restai une heure à peu près ainsi sans songer même à la possibilité du sommeil. Je me rappellerai cette heure toute ma vie: une araignée faisait sa toile dans la boiserie de l’alcôve, et j’écoutais le travail incessant de l’ouvrière nocturne: tout-à-coup il cessa, interrompu par un autre bruit; il me sembla entendre le petit cri qu’avait fait, lorsque j’avais poussé le bouton de cuivre, la porte de la bibliothèque; je sortis vivement ma tête de la couverture, et, le cou raidi, retenant mon haleine, la main sur mon cœur pour l’empêcher de battre, j’aspirai le silence, doutant encore; bientôt je ne doutai plus.

Je ne m’étais pas trompée, le parquet craqua sous le poids d’un corps; des pas s’approchèrent et heurtèrent une chaise; mais sans doute celui qui venait craignit d’être entendu, car tout bruit cessa aussitôt, et le silence le plus absolu lui succéda. L’araignée reprit sa toile... Oh! tous ces détails, voyez-vous!... tous ces détails, ils sont présens à ma mémoire comme si j’étais là encore, couchée sur ce lit et dans l’agonie de la terreur.

J’entendis de nouveau un mouvement dans la bibliothèque, on se remit en marche en s’approchant de la boiserie à laquelle était adossé mon lit; une main s’appuya contre la cloison: je n’étais plus séparée de celui qui venait ainsi que par l’épaisseur d’une planche. Je crus entendre glisser un panneau. Je me tins immobile et comme si je dormais: le sommeil était ma seule arme; le voleur, si c’en était un, comptant que je ne pourrais ni le voir ni l’entendre, m’épargnerait peut-être, jugeant ma mort inutile; mon visage tourné vers la tapisserie était dans l’ombre, ce qui me permit de garder les yeux ouverts. Alors je vis remuer mes rideaux, une main les écarta lentement; puis, encadrée dans leur draperie rouge, une tête pâle s’avança; en ce moment la dernière lueur du foyer, tremblante au fond de l’alcôve, éclaira cette apparition. Je reconnus le comte Horace, et je fermai les yeux!...

Lorsque je les rouvris, la vision avait disparu; quoique mes rideaux fussent encore agités, j’entendis le frôlement du panneau qui se refermait, puis le bruit décroissant des pas, puis le cri de la porte; enfin tout redevint tranquille et silencieux. Je ne sais combien de temps je restai ainsi sans haleine et sans mouvement; mais vers le commencement du jour à peu près, brisée par cette veille douloureuse, je tombai dans un engourdissement qui ressemblait au sommeil.

XII.

Je fus réveillée par le Malais, qui frappait à la porte que j’avais fermée en dedans; je m’étais couchée tout habillée, comme je vous l’ai dit; j’allai donc tirer les verrous, le domestique ouvrit mes volets, et je vis rentrer dans ma chambre le jour et le soleil. Je m’élançai vers la fenêtre.

C’était une de ces belles matinées d’automne où le ciel, avant de se couvrir de son voile de nuages, jette un dernier sourire à la terre; tout était si calme et si tranquille dans ce parc, que je commençai à douter presque de moi-même. Cependant les événemens de la nuit étaient demeurés bien vivans dans mon cœur; puis les lieux mêmes qu’embrassait ma vue me rappelaient leurs moindres détails. Je revoyais la grille qui s’était ouverte pour donner passage à ces trois hommes et à cette femme, l’allée qu’ils avaient suivie, les pas dont l’empreinte était restée sur le sable, plus visibles à l’endroit où la victime s’était débattue, car ceux qui l’emportaient s’étaient cramponnés avec force pour maîtriser ses mouvemens; ces pas suivaient la direction que j’ai déjà indiquée, et disparaissaient sous l’allée de tilleuls. Je voulus voir alors, pour renforcer encore, s’il était possible, le témoignage de mes sens, si quelques nouvelles preuves se joindraient à celle-ci; j’entrai dans la bibliothèque, le volet était à demi ouvert comme je l’avais laissé, une chaise renversée au milieu de la chambre était celle que j’avais entendue tomber; je m’approchai du panneau, et, regardant avec une attention profonde, je vis la rainure imperceptible sur laquelle il glissait; j’appuyai ma main sur la moulure, il céda; en ce moment on ouvrit la porte de ma chambre; je n’eus que le temps de repousser le panneau et de saisir un livre dans la bibliothèque.

C’était le Malais, il venait me chercher pour déjeuner, je le suivis.