Je regardai la pendule, elle marquait huit heures un quart; j’allai à mes volets, ils n’étaient pas fermés. Sans doute il n’y avait rien à voir cette nuit, puisque la précaution de la veille n’avait pas été prise: j’ouvris la fenêtre.

La nuit était orageuse, j’entendais le tonnerre au loin, et le bruit de la mer qui se brisait sur la plage venait jusqu’à moi. Il y avait dans mon cœur une tempête plus terrible que celle de la nature, et mes pensées se heurtaient dans ma tête plus sombres et plus pressées que les vagues de l’Océan. Deux heures s’écoulèrent ainsi sans que je fisse un mouvement, sans que mes yeux quittassent une petite statue perdue dans un massif d’arbres: il est vrai que je ne la voyais pas.

Enfin je pensai que le moment était venu: je n’entendais plus aucun bruit dans le château; cette même pluie qui, pendant cette même soirée du 27 au 28 septembre, vous fit chercher un abri dans les ruines, commençait à tomber par torrens: je laissai un instant ma tête exposée à l’eau du ciel, puis je rentrai, refermant ma fenêtre et repoussant mes volets.

Je sortis de ma chambre et fis quelques pas dans le corridor. Aucun bruit ne veillait dans le château; le Malais était couché sans doute, ou il servait son maître dans une autre partie de l’habitation. Je rentrai chez moi et je mis les verrous; il était dix heures et demie: on n’entendait que les plaintes de l’ouragan, dont le bruit me servait en couvrant celui que je pourrais faire. Je pris une bougie, et je m’avançai vers la porte de la bibliothèque: elle était fermée à clef!...

On m’y avait vue le matin, on craignait que je ne découvrisse l’escalier: on m’en avait clos l’issue. Heureusement que le comte avait pris la peine de m’en indiquer une autre.

Je passai derrière mon lit, je pressai la moulure mobile, la boiserie glissa, et je me trouvai dans la bibliothèque.

J’allai droit, d’un pas ferme et sans hésiter, à la porte dérobée; j’enlevai le volume qui cachait le bouton, je poussai le ressort, le panneau s’ouvrit.

Je m’engageai dans l’escalier; il offrait juste passage à une personne; je descendis trois étages. A chaque étage j’écoutai, je n’entendis rien.

Je me trouvai sous une voûte qui s’enfonçait hardiment et en droite ligne. Je la suivis pendant cinq minutes à peu près; puis je trouvai une troisième porte; comme la seconde, elle n’opposa aucune résistance; elle donnait sur un autre escalier pareil à celui de la bibliothèque, mais qui n’avait que deux étages. De celui-là on sortait par un panneau de fer carré: en l’entr’ouvrant j’entendis des voix. J’éteignis ma bougie, je la posai sur la dernière marche; puis je me glissai par l’ouverture: elle était produite par le déplacement d’une plaque de cheminée. Je la repoussai doucement, et je me trouvai dans une espèce de laboratoire de chimiste, très faiblement éclairé, la lumière de la chambre voisine ne pénétrant dans ce cabinet qu’au moyen d’une ouverture ronde, placée au haut d’une porte et voilée par un petit rideau vert. Quant aux fenêtres, elles étaient si soigneusement fermées, que, même pendant le jour, toute clarté extérieure devait être interceptée.

Je ne m’étais pas trompée lorsque j’avais cru entendre parler. La conversation était bruyante dans la chambre attenante: je reconnus la voix du comte et de ses amis. J’approchai une chaise de la porte, et je montai sur la chaise; de cette manière j’atteignis jusqu’au carreau, et ma vue plongea dans l’appartement.