Je restai ainsi assise et immobile jusqu’au moment où ma lampe se mit à pétiller. Alors une idée affreuse, qui ne m’était pas venue jusque là, me vint tout-à-coup; c’est qu’elle allait s’éteindre. Je jetai un cri de terreur et m’élançai vers elle: l’huile était presque épuisée. J’allais faire dans l’obscurité mon apprentissage de la mort.

Oh! que n’aurais-je pas donné pour avoir de l’huile à verser dans cette lampe. Si j’avais pu l’alimenter de mon sang, je me serais ouvert les veines avec mes dents. Elle pétillait toujours; à chaque pétillement, sa lumière était moins vive, et le cercle de ténèbres, qu’elle avait éloigné lorsqu’elle brillait dans toute sa force, se rapprochait graduellement de moi. J’étais près d’elle, à genoux, les mains jointes; je ne pensais pas à prier Dieu, je la priais, elle...

Enfin elle commença de lutter contre l’obscurité, comme j’allais bientôt moi-même commencer de lutter contre la mort. Peut-être l’animais-je de mes propres sentimens; mais il me semblait qu’elle se cramponnait à la vie, et qu’elle tremblait de laisser éteindre ce feu qui était son âme. Bientôt l’agonie arriva pour elle avec toutes ses phases: elle eut des lueurs brillantes, comme un moribond a des retours de force; elle jeta des clartés plus lointaines qu’elle n’avait jamais fait, comme au milieu de son délire l’esprit fiévreux voit quelquefois au-delà des limites assignées à la vue humaine; puis la langueur de l’épuisement leur succéda; la flamme vacilla pareille à ce dernier souffle qui tremble aux lèvres d’un mourant; enfin elle s’éteignit, emportant avec elle la clarté, qui est la moitié de la vie.

Je retombai dans l’angle de mon cachot. A compter de ce moment, je ne doutai plus: car, chose étrange, c’était depuis que j’avais cessé de voir la lettre et le poison que j’étais bien certaine qu’ils étaient là.

Tant que j’avais vu clair, je n’avais point fait attention au silence: dès que la lumière fut éteinte, il pesa sur mon cœur de tout le poids de l’obscurité. Au reste, il y avait quelque chose de si funèbre et de si profond, qu’eussé-je eu la chance d’être entendue, j’eusse hésité peut-être à crier. Oh! c’était bien un de ces silences mortuaires qui viennent s’asseoir pendant l’éternité sur la pierre des tombes.

Une chose bizarre, c’est que l’approche de la mort m’avait presque fait oublier celui qui la causait: je pensais à ma situation, j’étais absorbée dans ma terreur; mais je puis le dire, et Dieu le sait, si je ne pensai pas à lui pardonner, je ne songeai pas non plus à le maudire. Bientôt je commençai à souffrir de la faim.

Un temps que je ne pus calculer s’écoula, pendant lequel probablement le jour s’était éteint et la nuit était venue: car, lorsque le soleil reparut, un rayon, qui pénétrait par quelque gerçure du sol, vint éclairer la base d’un pilier. Je jetai un cri de joie, comme si ce rayon m’apportait un espoir.

Mes yeux se fixèrent sur ce rayon avec tant de persévérance, que je finis par distinguer parfaitement tous les objets répandus sur la surface qu’il éclairait: il y avait quelques pierres, un éclat de bois et une touffe de mousse: en revenant toujours à la même place, il avait fini par tirer de terre cette pauvre et débile végétation. Oh! que n’aurais-je pas donné pour être à la place de cette pierre, de cet éclat de bois et de cette mousse, afin de revoir le ciel encore une fois à travers cette ride de la terre.

Je commençai à éprouver une soif ardente et à sentir mes idées se confondre: de temps en temps des nuages sanglans passaient devant mes yeux, et mes dents se serraient comme dans une crise nerveuse; cependant j’avais toujours les yeux fixés sur la lumière. Sans doute elle entrait par une ouverture bien étroite, car lorsque le soleil cessa de l’éclairer en face, le rayon se ternit et devint à peine visible. Cette disparition m’enleva ce qui me restait de courage: je me tordis de rage et je sanglotai convulsivement.

Ma faim s’était changée en une douleur aiguë à l’estomac. La bouche me brûlait; j’éprouvais le désir de mordre; je mis une tresse de mes cheveux entre mes dents, et je la broyai. Bientôt je me sentis prise d’une fièvre sourde, quoique mon pouls battît à peine. Je commençai à penser au poison: alors je me mis à genoux et je joignis les mains pour prier; mais j’avais oublié mes prières: impossible de me rappeler autre chose que quelques phrases entrecoupées et sans suite. Les idées les plus opposées se heurtaient à la fois dans mon cerveau; un motif de musique de la Gazza bourdonnait incessamment à mes oreilles; je sentais moi-même que j’étais en proie à un commencement de délire. Je me laissai tomber tout de mon long et la face contre terre.