Pauline avait hésité longtemps pour décider si elle révélerait ou ne révélerait pas son secret à sa mère, et si, morte pour tout le monde, elle serait vivante pour celle à qui elle devait la vie: moi-même je l’avais pressée de prendre ce parti, faiblement il est vrai: car il m’enlevait, à moi, cette position de protecteur qui me rendait si heureux à défaut d’un autre titre; mais Pauline, après y avoir réfléchi, avait repoussé, à mon grand étonnement, cette consolation, et quelques instances que je lui eusse faites pour connaître le motif de son refus, elle avait refusé de me le révéler, prétendant qu’il m’affligerait.
Cependant nos journées passaient ainsi, pour elle dans une mélancolie qui semblait parfois n’être point sans charmes, pour moi dans l’espérance, sinon dans le bonheur; car je la voyais de jour en jour se rapprocher de moi par tous les petits contacts du cœur, et, sans s’en apercevoir elle-même, elle me donnait des preuves lentes mais visibles du changement qui s’opérait en elle: si nous travaillions l’un et l’autre, elle à quelque ouvrage de broderie, moi à un dessin ou à une aquarelle, il m’arrivait souvent, en levant les yeux vers elle, de trouver les siens fixés sur moi: si nous sortions ensemble, l’appui qu’elle me demandait d’abord était celui d’une étrangère à un étranger; puis, au bout de quelque temps, soit faiblesse, soit abandon, je la sentais peser mollement à mon bras; si je sortais seul, presque toujours, en tournant le coin de la rue Saint-James, je l’apercevais de loin à la fenêtre, regardant du côté où elle savait que je devais venir: tous ces signes, qui pouvaient simplement être ceux d’une familiarité plus grande, et d’une reconnaissance plus continuelle, m’apparaissaient à moi comme des révélations d’une félicité à venir; je lui savais gré de chacun d’eux, et je l’en remerciais intérieurement, car je craignais, si je le faisais tout haut, de lui faire apercevoir à elle-même que son cœur prenait peu à peu l’habitude d’une amitié plus que fraternelle.
J’avais fait usage de mes lettres de recommandation, et, tout isolés que nous vivions, nous recevions parfois quelque visite: car nous devions fuir à la fois et le tumulte du monde et l’affectation de la solitude. Parmi nos connaissances les plus habituelles était un jeune médecin qui avait acquis, depuis trois ou quatre ans, à Londres, une grande réputation pour ses études profondes de certaines maladies organiques: chaque fois qu’il venait nous voir, il regardait Pauline avec une attention sérieuse, qui, après son départ, me laissait toujours quelques inquiétudes; en effet, ces belles et fraîches couleurs de la jeunesse dont j’avais vu son teint autrefois si riche, et dont j’avais d’abord attribué l’absence à la douleur et à la fatigue, n’avaient point reparu depuis la nuit où je l’avais trouvée mourante dans ce caveau, ou, si quelque teinte revenait colorer momentanément ses joues, c’était pour leur donner, tant qu’elle y demeurait, un aspect fébrile plus inquiétant que la pâleur elle-même. Il arrivait aussi parfois que tout-à-coup, sans cause comme sans régularité, elle éprouvait des spasmes qui la conduisaient à des évanouissemens, et que, pendant les jours qui suivaient ces accidens, une mélancolie plus profonde s’emparait d’elle. Enfin ils se renouvelèrent avec une telle fréquence et une gravité si visiblement croissante, qu’un jour que le docteur Sercey était venu nous faire une de ses visites habituelles, je l’arrachai aux préoccupations qu’éveillait toujours en lui la vue de Pauline, et lui prenant le bras, je descendis avec lui dans le jardin.
Nous fîmes plusieurs fois sans parler le tour de la petite pelouse; puis enfin nous vînmes nous asseoir sur le banc où Pauline m’avait raconté cette terrible histoire. Là, nous restâmes un moment pensifs; enfin j’allais rompre le silence, lorsque le docteur me prévint:
—Vous êtes inquiet sur la santé de votre sœur? me dit-il.
—Je l’avoue, répondis-je, et vous-même m’avez laissé apercevoir des craintes qui augmentent les miennes.
—Et vous avez raison, continua le docteur, elle est menacée d’une maladie chronique de l’estomac. A-t-elle éprouvé quelque accident qui ait pu altérer cet organe?
—Elle a été empoisonnée...
Le docteur réfléchit un instant.
—Oui, c’est bien cela, me dit-il, je ne m’étais point trompé: je vous prescrirai un régime qu’elle suivra avec une grande exactitude. Quant au côté moral du traitement, il dépend de vous; procurez à votre sœur le plus de distraction possible. Peut-être est-elle prise de la maladie du pays, et un voyage en France lui ferait-il du bien.