—Oh! oui, oui, je le sais, lui répondis-je; mais ce n’est point assez de m’aimer, il faut que votre vie soit attachée à la mienne par des liens indissolubles; il faut que cette protection, que j’ai obtenue comme une faveur, devienne pour moi un droit.
Elle sourit tristement.
—Pourquoi souriez-vous ainsi? lui dis-je.
—C’est que vous voyez toujours l’avenir de la terre, et moi l’avenir du ciel.
—Encore!... lui dis-je.
—Pas d’illusions, Alfred: ce sont les illusions qui rendent les douleurs amères et inguérissables. Si j’avais conservé quelque illusion, moi, croyez-vous que je n’eusse point fait connaître à ma mère que j’existais encore? Mais alors il m’aurait fallu quitter encore une seconde fois ma mère et vous, et c’eût été trop. Aussi ai-je eu d’avance pitié de moi-même et me suis-je privée d’une grande joie pour m’épargner une suprême douleur.
Je fis un mouvement de prière.
—Je vous aime! Alfred, me répéta-t-elle: je vous redirai ce mot tant que ma bouche pourra prononcer deux paroles; ne me demandez rien de plus, et veillez vous-même à ce que je ne meure pas avec un remords...
Que pouvais-je dire, que pouvais-je faire en face d’une telle conviction? prendre Pauline dans mes bras et pleurer avec elle sur la félicité que Dieu aurait pu nous accorder et sur le malheur que la fatalité nous avait fait.
Nous demeurâmes quelques jours à Lucerne, puis nous partîmes pour Zurich; nous descendîmes le lac et nous arrivâmes à Pfeffers. Là nous comptions nous arrêter une semaine ou deux; j’espérais que les eaux thermales feraient quelque bien à Pauline. Nous allâmes visiter la source féconde sur laquelle je basais cette espérance. En revenant, nous te rencontrâmes sur ce pont étroit, dans ce souterrain sombre: Pauline te toucha presque, et cette nouvelle rencontre lui donna une telle émotion, qu’elle voulut partir à l’instant même. Je n’osai insister, et nous prîmes sur-le-champ la route de Constance.