Je me fis donner une chambre près de la sienne. Depuis long-temps il y avait entre nous quelque chose de saint, de fraternel et de sacré qui faisait qu’elle s’endormait sous mes yeux comme sous ceux d’une mère. Puis, voyant qu’elle était plus souffrante que je ne l’avais vue encore, et désespérant de pouvoir continuer notre route le lendemain, j’envoyai un exprès en poste, dans ma voiture, pour aller chercher à Milan et ramener à Sesto le docteur Scarpa.
Je remontai près de Pauline: elle était couchée; je m’assis au chevet de son lit. On eût dit qu’elle avait quelque chose à me demander et qu’elle n’osait le faire. Pour la vingtième fois, je surpris son regard fixé sur moi avec une expression inouïe de doute.
—Que voulez-vous? lui dis-je; vous désirez m’interroger et vous n’osez pas le faire. Voilà déjà plusieurs fois que je vous vois me regarder ainsi: ne suis-je pas votre ami, votre frère?
—Oh! vous êtes bien plus que tout cela, me répondit-elle, et il n’y a pas de nom pour dire ce que vous êtes. Oui, oui, un doute me tourmente, un doute horrible! Je l’éclaircirai plus tard... dans un moment où vous n’oserez pas me mentir; mais l’heure n’est pas encore venue. Je vous regarde pour vous voir le plus possible... je vous regarde, parce que je vous aime!
Je pris sa tête et je la posai sur mon épaule. Nous restâmes ainsi une heure à peu près, pendant laquelle je sentis son souffle haletant mouiller ma joue, et son cœur bondir contre ma poitrine. Enfin elle m’assura qu’elle se sentait mieux et me pria de me retirer. Je me levai pour lui obéir, et, comme d’habitude, j’approchais ma bouche de son front, lorsqu’elle me jeta les bras autour du cou, et appuyant ses lèvres sur les miennes: Je t’aime! murmura-t-elle dans un baiser, et elle retomba la tête sur son lit. Je voulus la prendre dans mes bras; mais elle me repoussa doucement, et sans rouvrir les yeux: Laisse-moi, mon Alfred, me dit-elle: je t’aime!... je suis bien... je suis heureuse!...
Je sortis de la chambre; je n’aurais pas pu y rester dans l’état d’exaltation où ce baiser fiévreux m’avait mis. Je rentrai chez moi; je laissai la porte de communication entr’ouverte, afin de courir près de Pauline au moindre bruit; puis, au lieu de me coucher, je me contentai de mettre bas mon habit, et j’ouvris la fenêtre pour chercher un peu de fraîcheur.
Le balcon de ma chambre donnait sur ces jardins enchantés que nous avions vus du lac en nous approchant de Sesto. Au milieu des touffes de citronniers et des massifs de lauriers-roses, quelques statues debout sur leurs piédestaux se détachaient aux rayons de la lune, blanches comme des ombres. A force de fixer les yeux sur une d’elles, ma vue se troubla, il me sembla la voir s’animer et qu’elle me faisait signe de la main en me montrant la terre. Bientôt cette illusion fut si grande, que je crus m’entendre appeler; je portai mes deux mains à mon front, car il me semblait que je devenais fou. Mon nom, prononcé une seconde fois d’une voix plus plaintive, me fit tressaillir; je rentrai dans ma chambre et j’écoutai; une troisième fois mon nom arriva jusqu’à moi, mais plus faible. La voix venait de l’appartement à côté, c’était Pauline qui m’appelait, je m’élançai dans sa chambre.
C’était bien elle... elle, expirante, et qui n’avait pas voulu mourir seule, et qui, voyant que je ne lui répondais pas, était descendue de son lit pour me chercher dans son agonie; elle était à genoux sur le parquet... Je me précipitai vers elle, voulant la prendre dans mes bras, mais elle me fit signe qu’elle avait quelque chose à me demander. Puis, ne pouvant parler et sentant qu’elle allait mourir, elle saisit la manche de ma chemise, l’arracha avec ses mains, mit à découvert la blessure à peine refermée, que trois mois auparavant m’avait faite la balle du comte Horace, et me montrant du doigt la cicatrice, elle poussa un cri, se renversa en arrière et ferma les yeux.
Je la portai sur son lit, et je n’eus que le temps d’approcher mes lèvres des siennes pour recueillir son dernier souffle et ne pas perdre son dernier soupir.
La volonté de Pauline fut accomplie; elle dort dans un de ces jardins qui dominent le lac, au milieu du parfum des orangers et sous l’ombrage des myrtes et des lauriers-roses.