—On doit se battre à cette heure, et je ne suis pas là! Oh! je sens que je lui aurais été cependant bien utile un jour de bataille! Avec quel plaisir j’aurais chargé sur ces misérables Prussiens et sur ces infâmes Anglais! Brune, donnez-moi un passeport, je partirai à franc étrier, j’arriverai où sera l’armée, je me ferai reconnaître à un colonel, je lui dirai: Donnez-moi votre régiment; je chargerai avec lui, et si le soir l’empereur ne me tend pas la main, je me brûlerai la cervelle, je vous en donne ma parole d’honneur!... Faites ce que je vous demande, Brune, et de quelque manière que cela finisse, je vous en aurai une reconnaissance éternelle!

—Je ne puis, sire....

—C’est bien, n’en parlons plus.

—Et votre majesté va quitter la France?

—Je ne sais; du reste, accomplissez vos ordres, maréchal, et si vous me retrouvez, faites-moi arrêter; c’est encore un moyen de faire quelque chose pour moi!... La vie m’est aujourd’hui un lourd fardeau, et celui qui m’en délivrera sera le bienvenu... Adieu, Brune.

Et il tendit la main au maréchal; celui-ci voulut la lui baiser, mais Murat ouvrit ses bras, les deux vieux compagnons se tinrent un instant embrassés, la poitrine gonflée de soupirs, les yeux pleins de larmes; puis enfin ils se séparèrent. Brune remonta à cheval, Murat reprit son bâton, et ces deux hommes s’éloignèrent chacun de son côté, l’un pour aller se faire assassiner à Avignon, et l’autre pour aller se faire fusiller au Pizzo.

Pendant ce temps, comme Richard III, Napoléon échangeait à Waterloo sa couronne pour un cheval.

Après l’entrevue que nous venons de rapporter, l’ex-roi de Naples se retira chez son neveu, qui se nommait Bonafoux, et qui était capitaine de frégate; mais cette retraite ne pouvait être que provisoire, la parenté devait éveiller les soupçons de l’autorité. En conséquence, Bonafoux songea à procurer à son oncle un asile plus secret. Il jeta les yeux sur un avocat de ses amis, dont il connaissait l’inflexible probité, et le soir même il se présenta chez lui. Après avoir causé de choses indifférentes, il lui demanda s’il n’avait pas une campagne au bord de la mer, et, sur sa réponse affirmative, il s’invita pour le lendemain à déjeuner chez lui; la proposition, comme on le pense, fut acceptée avec plaisir.

Le lendemain, à l’heure convenue, Bonafoux arriva à Bonette, c’était le nom de la maison de campagne qu’habitaient la femme et la fille de monsieur Marouin. Quant à lui, attaché au barreau de Toulon, il était obligé de rester dans cette ville. Après les premiers complimens d’usage, Bonafoux s’avança vers la fenêtre, et faisant signe à Marouin de le rejoindre:

—Je croyais, lui dit-il avec inquiétude, que votre campagne était située plus près de la mer.