—Dieu vous garde, sire, murmura Marouin.—Et quelque temps encore, grâce à la voile blanche qui se dessinait dans l’ombre, il put suivre des yeux la barque qui s’éloignait rapidement; enfin elle disparut. Marouin resta encore quelque temps sur le rivage, quoiqu’il ne vît plus rien; alors un cri affaibli par la distance parvint encore jusqu’à lui: ce cri était le dernier adieu de Murat à la France.
Lorsque monsieur Marouin me raconta un soir, au lieu même où la chose s’était passée, les détails que je viens de décrire, ils lui étaient si présens, quoique vingt ans se fussent écoulés depuis lors, qu’il se rappelait jusqu’aux moindres accidens de cet embarquement nocturne. De ce moment, il m’assura qu’un pressentiment de malheur l’avait saisi, qu’il ne pouvait s’arracher de cette plage, et que plusieurs fois l’envie lui prit de rappeler le roi; mais, pareil à un homme qui rêve, sa bouche s’ouvrait sans laisser échapper aucun son. Il craignait de paraître insensé; et ce ne fut qu’à une heure du matin, c’est-à-dire deux heures et demie après le départ de la barque, qu’il rentra chez lui avec une tristesse mortelle dans le cœur.
Quant aux aventureux navigateurs, ils s’étaient engagés dans cette large ornière marine qui mène de Toulon à Bastia, et d’abord l’événement parut, aux yeux du roi, démentir la prédiction de nos marins: le vent, au lieu de s’augmenter, tomba peu à peu, et deux heures après le départ, la barque se balançait sans reculer ni avancer sur des vagues qui, de minute en minute, allaient s’aplanissant. Murat regardait tristement s’éteindre, sur cette mer où il se croyait enchaîné, le sillon phosphorescent que le petit bâtiment traînait après lui: il avait amassé du courage contre la tempête, mais non contre le calme; et, sans même interrompre ses compagnons de voyage, à l’inquiétude desquels il se méprenait, il se coucha au fond du bateau, s’enveloppa de son manteau, et fermant les yeux comme s’il dormait, il s’abandonna au flot de ses pensées, bien autrement tumultueux et agité que celui de la mer. Bientôt les deux marins, croyant à son sommeil, se réunirent au pilote, et, s’asseyant près du gouvernail, commencèrent à tenir conseil.
—Vous avez eu tort, Langlade, dit Donadieu, de prendre une barque ou si petite ou si grande: sans pont nous ne pouvons résister à la tempête, et sans rames nous ne pouvons avancer dans le calme.
—Sur Dieu! je n’avais pas le choix. J’ai été obligé de prendre ce que j’ai rencontré, et si ce n’était pas l’époque des madragues[6], je n’aurais pas même trouvé cette mauvaise péniche, ou bien il me l’aurait fallu aller chercher dans le port, et la surveillance est telle que j’y serais bien entré, mais que je n’aurais probablement pas pu en sortir.
—Est-elle solide au moins? dit Blancard.
—Pardieu! tu sais bien ce que c’est que des planches et des clous qui trempent depuis dix ans dans l’eau salée. Dans les occasions ordinaires on n’en voudrait pas pour aller de Marseille au château d’If; dans une circonstance comme la nôtre on ferait le tour du monde dans une coquille de noix.
—Chut! dit Donadieu. Les marins écoutèrent: un grondement lointain se fit entendre, mais si faible, qu’il fallait l’oreille exercée d’un enfant de la mer pour le distinguer.
—Oui, oui, dit Langlade; c’est un avertissement pour ceux qui ont des jambes ou des ailes de regagner le nid qu’ils n’auraient pas dû quitter.
—Sommes-nous loin des îles? dit vivement Donadieu.