Enfin le petit vieux était revenu; c'était un fou, on l'avait arrêté; sans parler de ce singulier matelot, qui venait passer des heures dans sa loge et qui riait toujours. Tout cela était bien étrange… Et elle avait beau chercher, la mère Lucas, elle ne pouvait rien trouver pour lier ça ensemble. Mais, malgré sa discrétion, Geneviève lui plaisait, elle l'aimait, et, l'ayant ramenée malade de Charonne, elle ne voulut pas la quitter; elle passa la nuit près d'elle.
Geneviève, en proie au délire une partie de la nuit, racontait des choses inouïes, et, en les entendant, plus d'une fois la mère Lucas fit le signe de la croix en disant:
—Elle est possédée du diable!
Elle avait entendu la malheureuse qui, semblant se débattre contre une affreuse vision, criait:
—Non… Laisse-moi! Rends-la-moi… Non, nous n'irons pas dans ton tombeau… Rends-moi mon enfant. Non! tu ne l'emporteras pas!… À moi! il me prend mon enfant!… Il la met dans son cercueil; aidez-moi donc… Vous voyez bien qu'ils veulent se faire enterrer vivants… Aidez-moi donc… Non! non, ne fermez pas le cercueil… Ah! le misérable! c'est lui, c'est lui, qui le cloue dans la bière… Empêchez-le… Il me bat… Il va le tuer… pour enlever Jeanne… Fernand! grâce! grâce!… Laisse-la vivre, elle!… Prends-moi…; mais laisse-la vivre… Laissez-moi, laissez-moi, misérable!… Pierre, pardon! pardon! grâce! Emporte-moi dans la tombe… Emporte-moi! Laisse Jeanne!
La mère Lucas était épouvantée; elle allait, de temps à autre regarder par la fenêtre s'il y avait encore du monde éveillé dans la maison… La mère Lucas n'aimait pas qu'on parlât de mort pendant la nuit; elle disait que ça attirait les revenants et elle avait envie d'appeler Augustin; il aurait dormi dans un fauteuil… Il semblait à la mère Lucas que le ronflement d'Augustin chassait les revenants.
Après une nuit d'angoisses pendant laquelle la bonne femme ne put fermer un œil, le jour parut enfin, au reste, depuis une grande heure déjà, Geneviève était plus calme; elle dormait paisiblement. Lorsque la pauvre femme s'éveilla, elle regarda autour d'elle, fut étonnée de se trouver dans sa chambre; elle demanda à Mme Lucas ce qui s'était passé. Celle-ci lui raconta longuement, augmentant les moindres détails. Ainsi, elle lui dit qu'en parlant avec le sieur Savard, à Charonne, elle était tombée évanouie sur le plancher… Tout le monde l'avait crue morte… On l'avait ramenée en toute hâte à Paris… Le médecin était venu trois fois, et il n'avait assuré pouvoir la sauver que le soir même.
Geneviève n'écoutait plus. Lasse, épuisée, elle était accoudée sur son lit, cherchant à se rappeler, ou plutôt se rappelant ce qui s'était passé la veille… Ainsi, c'était vrai, son mari vivait; il vivait, Pierre. Sa fille vivait!… Et de grosses larmes coulèrent de ses yeux… Les deux êtres qui étaient sa vie, elle pouvait espérer les revoir… Maintenant qu'elle était certaine qu'ils existaient, elle était résolue à aller jusqu'au bout; elle était belle, son mari l'aimait et c'était justement cet excès d'amour qui avait rendu le châtiment si cruel… Elle voulait obtenir son pardon… Elle voulait, non plus être la femme, c'était peut-être trop demander, puisqu'elle avait été indigne, mais elle voulait être la mère; elle voulait revoir son enfant, racheter le passé par une vie toute de sacrifices. Mais pour cela il fallait savoir pour quel endroit ils étaient partis.
Assurément, c'est parce que son mari s'était vu découvert par Fernand et par Rigobert, qu'il avait si précipitamment quitté la maison de Charonne. Sur quel indice les retrouver maintenant? Il fallait agir vite et agir seule. Elle y était résolue. Elle dit à la mère Lucas qu'elle se sentait très bien portante, et c'était vrai. Mais la vieille se refusait absolument à y croire. Alors, souriante, elle sauta en bas de son lit, et, se vêtant, elle dit à la mère Lucas, étourdie:
—Madame Lucas, voulez-vous me donner un médicament sauveur?