Enfin, Geneviève savait où restait Jeanne… Elle se mit à rôder autour de la maison…, et à un moment elle crut qu'elle allait défaillir; elle avait entendu les cris de joie d'un enfant qui jouait… et elle avait reconnu la voix de sa Jeanne… Il lui fallut se dompter pour quelques minutes, afin de ne pas se précipiter vers la maison, sonner, et dès qu'on viendrait ouvrir, s'élancer dans le jardin, en criant: Jeanne! Jeanne! Et, lorsque l'enfant serait dans ses bras, se sauver avec elle.

Elle se dompta, avons-nous dit: ce n'est pas ainsi qu'elle voulait entrer dans la maison… Craignant à chaque instant d'être surprise et reconnue, elle s'éloigna un peu et se promena sur la berge; elle espérait qu'à un moment peut-être on irait promener l'enfant. Elle attendait depuis longtemps déjà. Elle vit la grille s'ouvrir, c'était Simon: elle se sauva aussitôt, croyant qu'elle avait été reconnue.

Simon venait simplement puiser de l'eau avec ses arrosoirs pour arroser le jardin. Geneviève errait toujours, ne sachant quel parti prendre, se disant qu'elle devait s'éloigner pour revenir le lendemain; puis, cette idée bien arrêtée, elle se dirigeait vers le chemin de fer, mais elle n'avait pas fait cent pas qu'elle revenait, attirée malgré elle vers cette maison… il lui était impossible de s'en éloigner; elle craignait qu'on n'enlevât l'enfant dès qu'elle ne serait plus là… Maintenant qu'elle l'avait entendue, elle voulait la voir!…

La nuit commençait à tomber, il fallait prendre un parti cependant. Qu'allait-elle faire? En brusquant la situation, ne risquait-elle pas de tout compromettre? et ne valait-il pas mieux attendre jusqu'au lendemain?… Elle avait déjà été si souvent près d'atteindre le but, et, par son imprudence, sa précipitation, elle n'avait pas réussi. N'était-il pas plus prudent de s'assurer le concours de quelqu'un qui l'aiderait et qui, au besoin, pourrait, si l'on devait aller devant l'autorité, attester ce qu'il avait vu? Oui, c'était ce qu'elle devait faire.

Elle revint vers la maison s'y promener quelques minutes, dans l'espérance d'entendre cette voix aimée, ce chant adoré des mères: les cris de joie de l'enfant. Mais tout le monde était rentré dans la maison, le jardin était désert. Oh! si elle avait été plus forte, elle aurait essayé d'escalader le mur, pour aller coller son visage aux vitres, qui jetaient la lumière sur la berge.

Le quai était désert, il faisait nuit. Le mur n'avait guère qu'un mètre et demi, et il était surmonté d'une grille. Elle se hissa dessus et, la tête entre les barreaux de fer, elle regarda… De quel enivrement elle fut remplie! rien ne saurait l'exprimer: elle voyait sa fille!… Mon Dieu! qu'elle était belle! qu'elle lui parut grandie; elle la voyait enfin! Elle jouait avec lui sans doute, car elle ne pouvait voir le visage de l'homme. Mais elle éprouva une douleur aiguë… Elle venait de voir près de son enfant une femme jeune. Cette femme souriait, et l'enfant lui rendait ses sourires. Cette femme lui volait l'affection de sa Jeanne; elle allait crier, appeler son enfant, au risque de ce qui en serait advenu, lorsque la jeune femme, en se baissant sur l'enfant, plaça son visage en pleine lumière. Alors Geneviève eut un tressaillement, et elle exclama:

—Elle!… elle!… elle aussi se venge!…

Et, atterrée, presque défaillante, ses mains lâchaient prise, elle allait tomber, lorsqu'elle se sentit prendre à bras-le-corps; on la tira à terre, et, la saisissant au cou, on l'entraîna.

—Que faites-vous là?… Vous ne direz pas que vous n'êtes pas prise au moment où vous escaladiez?…

Geneviève était si stupéfaite qu'elle ne put répondre… Elle regarda d'un air hébété ceux qui la tenaient et l'entraînaient… C'étaient deux agents et un bourgeois qui leur disait: