Quelques jours après, l'Allemand était déjà le compagnon inséparable du maharajah. Bon convive, très-gai, plein de belle humeur, il montait parfaitement à cheval, chassait à merveille, discutait théologie, théogonie, cosmogonie, histoire naturelle avec une verve extraordinaire, ne contredisant qu'avec modération,—juste assez pour animer le discours, pas assez pour l'aigrir; enfin, il était pour le petit Rama d'une complaisance inépuisable: il jouait avec lui à la main chaude, il lui construisait des vaisseaux de guerre en bois et lui montrait la lanterne magique et le diable qui tire la queue du cochon, et le pauvre homme qui tire la queue du diable; bref, c'était un homme universel, et personne ne pensait plus à le surveiller.
Une occasion se présenta cependant où Corcoran conçut de nouveau quelques soupçons; mais ce jour-là il lui arriva un événement si heureux et si inespéré que toute inquiétude disparut dans la joie de cet événement.
C'était un matin du mois de janvier 1860. Corcoran partit à cheval pour chasser le rhinocéros. Le docteur Ruskaert l'accompagnait avec une vingtaine de serviteurs chargés de traquer l'animal. Tous deux étaient bien armés et bons cavaliers, de sorte que la chasse du rhinocéros, qui n'est jamais sans danger, à cause de la force prodigieuse du quadrupède, de son aveugle impétuosité et de son impénétrable cuirasse, ne paraissait cependant pas pouvoir mal tourner.
Sita regarda Corcoran partir du haut du perron du palais, et retint avec peine le petit Rama, qui criait et voulait monter sur Scindiah pour chasser, lui aussi, le rhinocéros.
Enfin, les chasseurs disparurent au tournant de la route, et Rama, tout affligé, alla se consoler en montant sur les épaules de Scindiah, après quoi il dit qu'il était plus grand que les plus grands arbres et qu'il décrocherait la lune, s'il voulait.
Mais il ne la décrocha pas, et sa mère l'admira pour avoir dit une si belle chose, comme elle l'admirait quand il avait déjeuné de bon appétit ou quand il se laissait moucher sans crier, ou quand il chantait en criant, ou quand il criait en chantant, ou quand il avait la colique, ou quand il buvait de l'huile de ricin, ou quand il prenait un lavement, ou quand il ne prenait rien. Sita l'admirait toujours, et c'est une bénédiction de Dieu que d'avoir donné aux mères une admiration si constante et si infatigable pour ces petits morveux.
Pour revenir à Corcoran et à son compagnon, ils s'enfoncèrent dans la forêt et allèrent se poster à l'entrée d'un carrefour par où devait passer nécessairement le rhinocéros. Cependant les traqueurs s'avançaient avec de grands cris dans les jungles et jetaient de grosses pierres pour effrayer l'animal et le faire sortir de sa retraite. Tout à coup ces cris changèrent de nature. En cherchant le rhinocéros, ils avaient éveillé un tigre royal de la plus grande espèce, qui dormait tranquillement à l'ombre.
Il se leva lentement, étira ses quatre membres et jeta autour de lui un regard distrait. Il entendit le bruit des tam-tams et, soit qu'il fût effrayé de cette musique étrange, soit, ce qui est probable, qu'il fût amateur de mélodies plus douces et plus harmonieuses, il s'élança tout à coup dans la direction du carrefour et, par bonds immenses, arriva sans être vu jusqu'à Corcoran lui-même. Celui-ci, à cheval, le doigt sur la détente de sa carabine, attendait le rhinocéros et regardait en face de lui. De l'autre côté, le docteur Ruskaert voyait venir le tigre et aurait dû avertir son compagnon; mais il n'en fit rien; était-il troublé par la peur, ou plutôt, comme le maharajah le présuma plus tard, aurait-il été bien aise de sa mort?
Tout à coup un poids énorme tomba sur la croupe du cheval de Corcoran et la fit plier jusqu'à terre. C'était le tigre qui venait l'attaquer par derrière. Comme le Malouin avait le doigt sur la détente, le choc du tigre fit partir en l'air le coup de sa carabine, et il se trouva désarmé. De plus, le cheval blessé mortellement, s'abattit d'une façon si malheureuse que le cavalier demeura immobile, ayant une jambe engagée sous le corps de sa monture. Il s'écria aussitôt:
«A moi! à moi! Ruskaert! Tirez donc! tirez vite!»