—Pour lors, dit Kermadeuc d'une voix tonnante qui fit trembler les vitres, pour lors, voici la question. Mon capitaine, qui est l'empereur dont vous parlez, étant parti sur son brick le Fils de la Tempête, qui file dix-huit noeuds à l'heure par un temps calme, arriva, cinq semaines après, dans le pays du seigneur Holkar, un particulier fort âgé et plein de roupies, qui avait querelle avec les Anglais pour la raison de ce qu'il refusait de leur donner sa fille et ses roupies. Pour lors, le capitaine Corcoran regarde la fille, qui était belle comme une sainte vierge, et dit: Je suis français! Pour lors, il prend sa cravache et tape sur les Anglais pendant que sa Louison (sa tigresse, messieurs, sauf votre respect) leur tordait le cou comme à des canards. Voyant cela, l'homme âgé meurt, laissant sa fille, son royaume, ses roupies et ses moricauds au capitaine qui, du coup devient empereur. N'est-ce pas ce qu'il pouvait faire de mieux?»
Tous les assistants convinrent que Corcoran avait, en effet, pris le meilleur parti, et le secrétaire perpétuel, qui était curieux, demanda de quelle manière avait été conquis le fameux Gouroukaramta.
«Pour lors, répliqua Kermadeuc, c'est bien simple. Quand le capitaine fut devenu majesté, et riche, et marié à son goût, il commença à s'ennuyer.—Je lui dis: Capitaine, vous n'êtes pas heureux. Est-ce que ce serait la faute à madame Sita? (Vous savez, messieurs, le mariage ne réussit pas à tout le monde, et moi qui vous parle, quand madame Kermadeuc n'est pas contente, j'ouvre la porte et je file vivement, oh! mais vivement, et sans chercher mon chapeau.) Mais il paraît que je m'étais trompé, car il me répondit: «Kermadeuc, mon vieux camarade, Sita est une femme qui n'a pas sa pareille au monde, ni dans la lune, ni dans le pays du Turc et du Moscovite....—C'est égal, capitaine, vous aviez tout à l'heure votre figure vent debout; je m'y connais, ça n'est pas naturel.» Il me tourna le dos sans rien dire, preuve que j'avais touché juste. Mais dix jours plus tard tout était changé. Il me fit venir un matin.—On vient de m'avertir que le Gouroukaramta est caché dans le temple de Pandara. Veux-tu remonter la rivière avec moi?—Quand vous voudrez, mon capitaine. Et, sans vous commander, aurons-nous beaucoup de passagers sur mon brick?—Deux seulement, Louison, que tu connais, et moi.—C'est dit. Nous partons le soir même, et nous remontons le long des monts Vindhya. A droite et à gauche de la rivière on ne voyait plus que de noires forêts. De temps en temps on entendait le rugissement des tigres, le pas lourd des éléphants ou le sifflement du cobra capello. Pour vous consoler, le soleil vous rôtit pendant le jour et les moustiques vous mordent pendant la nuit. Le matin j'avais les lèvres enflées comme des boudins, et mon nez ressemblait à une vitelotte. Enfin, suffit; nous arrivons dans un village où l'on ne voyait que des fakirs. Le fakir, messieurs, vous savez ce que c'est:—un particulier qui a fait voeu de ne se laver et de ne se brosser jamais.
«Pour lors, tous ces fakirs étaient accroupis autour de leur temple lorsque nous arrivâmes. Pas un d'eux ne leva la tête et ne dit un mot de politesse. Voyant ça, le capitaine siffla Louison, qui sauta légèrement à terre, comme une jolie fille qui va au bal. Au premier bond de la tigresse, qui pourtant ne fit de mal à personne, tous ces endormis se réveillèrent, et furent debout en un clin d'oeil,—où je vis bien qu'aucun d'eux n'était paralytique, car ils se sauvèrent tous ensemble dans le temple en criant: Voici Baber Sahib (voici le seigneur Tigre)! et en implorant Siva.
«Louison allait les suivre, mais le capitaine la retint, pour ne pas les effrayer davantage, et alla droit au plus fakir de la bande, c'est-à-dire au plus sale et au plus déguenillé. C'était un vieux à barbe blanche, qui paraissait très-respecté de tous les autres. Pour lors, le capitaine se met à lui parler dans son patois, qui est, à ce qu'on m'a dit depuis, une très-belle langue et faite pour les savants. Ce qu'ils se dirent, je ne l'ai pas entendu; mais j'ai vu les gestes. Le capitaine insistait toujours pour avoir son Gouroukaramta; l'autre refusait toujours. Tout à coup voilà Louison qui s'impatiente, se dresse debout sur ses pattes de derrière et appuie ses pattes de devant sur les épaules de Corcoran; histoire de se faire caresser, la câline. Voyant ça, le fakir tombe à genoux, s'écrie que la volonté de Dieu se déclare, que le capitaine est la dixième incarnation de Vichnou, qu'il est prédit dans ses livres que Vichnou doit venir sur la terre avec un tigre apprivoisé; puis il va chercher son manuscrit et le met dans les mains du capitaine, qui le regardait sans sourciller et sans paraître étonné, comme s'il eût fait le Vichnou toute sa vie.»
Ce récit naïf eut le plus grand succès; le président félicita Kermadeuc de la part qu'il avait prise à cette glorieuse expédition, et trois jours après on lisait le récit de la séance dans tous les grands journaux de Paris.
En revanche, les journaux anglais déclarèrent unanimement que ce Corcoran était un misérable aventurier, bandit de profession, qu'il avait dérobé le précieux manuscrit du Gouroukaramta à un voyageur anglais dans les montagnes des Ghâtes, et qu'il avait fait alliance avec Nana-Sahib pour assassiner tous les Anglais de l'Inde.
Les journaux allemands se partagèrent entre deux camps. Les uns assurèrent que la découverte du Gouroukaramta n'était pas nouvelle; à les entendre, ce livre était depuis longtemps publié; le docteur Cornelius Gunker, de Berlin, l'avait eu dans les mains; le docteur Hauffert, de Goettingue, en préparait depuis longtemps une traduction; le professeur Spellart, d'Iéna, écrivait un commentaire sur son origine probable. L'autre camp déclara nettement que le manuscrit était faux, que la copie envoyée par Corcoran était l'oeuvre de son imagination; qu'il n'avait lui-même jamais vu ni le Gouroukaramta, ni l'Inde; que les philologues français étaient faits tout au plus pour nouer et dénouer les cordons des souliers des philologues allemands; que cette nation vaniteuse et légère qui habite entre le Rhin, les Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées et l'océan Atlantique, était incapable de rien écrire ou dire qui fût utile et bon; qu'elle ne saurait jamais que danser et faire l'exercice à feu; que si par hasard quelqu'un de ses citoyens avait un peu plus de sens et de jugement que les autres, il le devait à son origine germanique, étant nécessairement né en Lorraine ou en Alsace; qu'il fallait, par conséquent, reprendra ces deux provinces allemandes, frauduleusement détachées de la grande patrie d'Arminius, et qu'enfin le sabre allemand, la pensée allemande, la critique allemande, la sagesse allemande et la choucroute allemande (bien entourée de saucisses) étaient au-dessus de tout.