«Seigneur maharajah, dit-il, la vengeance suffirait. Les roupies sont de trop.

—Je te crois, dit Corcoran, car tu m'as l'air d'aimer la vengeance comme mon petit Rama aime les confitures. Mais pour plus de sûreté, je veux y joindre les roupies. Voici déjà une bourse qui en contient deux mille.

—Seigneur maharajah, dit Baber avec dignité, cette confiance m'honore; mais je ne veux rien recevoir de vous avant de vous avoir rendu service. Depuis que le monde est monde, depuis que Vichnou est sorti du lotus de Brahma, et Siva du lotus de Vichnou, jamais homme plus généreux que vous n'a paru sur la terre. Vous pouvez faire justice et vous pardonnez. Oui, j'ai menti, j'ai volé, j'ai tué, j'ai fait plus de faux serments qu'il n'en faudrait faire pour que la voûte du ciel se brisât en éclats et m'écrasât sous ses débris; mais je suis à vous désormais tout entier et pour votre vie entière. Baber n'a jamais eu de maître. Il en aura un désormais.

—D'où lui vient cet enthousiasme subit? demanda Quaterquem, qui n'entendait pas l'hindoustani, mais qui regardait avec étonnement les gestes passionnés de Baber.

—De ce qu'il a reconnu son maître, dit Corcoran en français, pour n'être pas compris de l'Indou. Ce tigre a senti sa faiblesse devant moi. Désormais il me sera dévoué; je m'y connais.

—A peu près comme ta Louison.

—Oh! répliqua Corcoran, peux-tu comparer ma charmante Louison au terrible et féroce babouin que voilà? C'est une véritable impiété.... Mais voici le camp anglais. Je reconnais la colline et la rivière dont Akbar m'a parlé. Jette l'ancre, mon cher ami, dans ce bois de palmiers, à six cents pas des sentinelles.»

Puis, se tournant vers Baber:

«Tu te donnes à moi, dit-il. C'est bien, je t'accepte.»

Et il lui tendit la main. Baber la baisa, et, debout devant le maharajah, il attendit ses ordres.