—Et voilà pourquoi tu t'es retiré dans ton île comme Robinson Crusoé?
—Oui. Là, du moins, je suis à l'abri des autres hommes. Et, tiens, il est huit heures du matin. Nous ne sommes qu'à deux mille lieues de Quaterquem. Viens visiter mon île. En ne nous pressant pas trop, nous arriverons vers six heures du soir. Nini nous fera un excellent souper, et nous passerons la soirée ensemble en causant de omni re scibili et quibusdam aliis. Tu verras si ma solitude, où j'ai toutes les roses de la civilisation,—mais les roses sans les épines,—ne vaut pas bien ton royaume, ta couronne et ton espérance d'être un jour empereur de l'Inde.
—Peut-être as-tu raison, dit Corcoran; au reste, ne pensons plus à cela, et voyons ton île. Je me fais une fête de goûter ce soir la cuisine de Nini et d'embrasser monsieur Zozo, s'il est bien propre.»
A ces mots la frégate reçut un choc inattendu. C'était Acajou qui sautait de joie à la pensée de dîner avec Nini ce jour-là même.
«Oh! massa Quaterquem, s'écria-t-il, bon comme pain chaud; tendre comme gâteau de riz qui sort du four. Oh! Nini bien contente, Nini revoir Acajou, caresser Acajou, passer mains dans cheveux d'Acajou. Nini rebrousser manches, pétrir farine, cuire tarte aux pommes Acajou peler pommes à côté de Nini, tourner broche pour Nini. Acajou tremper son pain dans lèchefrite quand Nini tourne le dos. Acajou tenir Zozo sur ses genoux et dîner avec Zozo. Acajou chanter à Zozo la chanson du crocodile qui avait perdu ses lunettes:
Lunette à Croco
Sur nez à Zozo.»
En même temps, le nègre imitait successivement Nini, Zozo, le crocodile, et riait de tout son coeur.
«Regarde bien ce pauvre Acajou, dit tout bas Quaterquem à son ami. Il n'est pas savant, lui, ni fier, ni intrépide, ni prévoyant, ni intelligent, ni hardi comme toi; il n'est pas maharajah, et bien moins encore songe-t-il à devenir empereur des Indes orientales. Nini et Zozo, Alice et moi, voilà tout son horizon; ma maison, mon île dont on peut faire le tour en trois heures, voilà son univers; eh bien, il est mille fois plus heureux que toi qui travailles, te tourmentes pour arriver à un but chimérique, et qui mourras d'une balle tirée par derrière dans quelque combat d'avant-garde, au moment où tu te croiras près de rendre la liberté à cent millions d'esclaves.
—Et tu conclus de là, interrompit Corcoran, que je ferais mieux d'imiter Acajou? Mon cher ami, c'est demander au pommier de donner des prunes. Aujourd'hui le vin est tiré, il faut le boire.»