Déjà le continent de l'Asie semblait fuir sous les voyageurs immobiles. On aurait cru que les nuages se précipitaient avec une vitesse effrayante sous les ailes de la frégate. Pour éviter d'être mouillé par leur contact, Quaterquem faisait mouvoir un secret ressort et s'élevait tout à coup à une hauteur prodigieuse; puis, quand le ciel redevenait pur, il redescendait à quatre ou cinq cents pieds de terre.

Enfin le voisinage du grand Océan se fit sentir. Déjà l'atmosphère s'imprégnait d'odeurs salines, et les vents essayaient tantôt d'arrêter, tantôt de précipiter le vol de la frégate. Mais elle, d'un mouvement toujours égal et sûr, fendait sans peine ces obstacles impuissants.

«Ceci, dit Quaterquem, c'est la mer de Chine. Je commence à sentir que j'approche de mes États, car j'ai des États, moi aussi, bien que mon seul sujet (et je ne désire pas en avoir d'autres) soit maître Acajou que voilà. Écoute, maharajah que tu es. Ceci est le bruit de l'Océan qui se brise contre les rochers de Bornéo. Une belle île, Bornéo, mais le sultan qui la gouverne a de mauvaises habitudes; il aime la chair fraîche et ne ferait qu'une bouchée de toi et de moi, si l'envie nous prenait d'aborder dans ses États.

—J'ai connu pourtant dans mes voyages, dit Corcoran, un Anglais, M. Brooke, qui est venu s'établir tout près de lui, et pour ainsi dire dans la gueule du monstre, à Sarawak.

—Oui, oui, je sais son histoire. M. Brooke est un très-galant homme qui avait servi la Compagnie des Indes. Ayant fait fortune, il s'ennuya. C'est un misanthrope, à peu près comme moi. Il voulait fuir l'Inde, l'Angleterre et tous les pays civilisés. Idée assez naturelle du reste à un Anglais. Mais tout Anglais a besoin d'être riche et confortable; or la fortune de celui-là n'était pas inépuisable. Il fréta un petit vapeur de guerre, le munit de vingt canons, comme on prend son fusil pour chasser le lièvre, et vint chasser le Malais dans les mers de la Chine. Regarde au-dessous de toi....

«Depuis la presqu'île de Malacca jusqu'à l'Australie, ce n'est qu'un immense archipel. Il y a là plus d'îles que de cheveux sur ma tête. Or, les Malais qui s'ennuient de tenir compagnie dans son île au sultan de Bornéo, ont des milliers de barques pontées qui s'embusquent dans tous les coins de l'archipel, et qui attendent au passage les marchands de la Chine, de l'Angleterre et des États-Unis. Ils n'attendent malheureusement pas les nôtres, et pour cause. Il ne passe pas cinquante vaisseaux français, par an, dans ces parages.

«Brooke, qui est un spéculateur hardi et aventureux, offrit aux marchands de Singapore de faire pour eux la police de la mer, à condition qu'ils lui donneraient cinquante francs par tête de pirate malais. Le marché fut accepté et scrupuleusement rempli des deux parts.

«Il gagna, dit-on, quelques centaines de mille francs dans ce petit commerce. Sa renommée s'étendit dans l'archipel, et le sultan de Bornéo, qui craignit de fournir à ce philanthrope l'occasion de gagner une prime de plus, lui offrit son alliance et la petite île de Sarawak, où Brooke vit comme un patriarche à cheveux blancs, entouré des bénédictions des peuples. Vois son île et sa maison, qui ressemble à une forteresse, entourée d'un fossé, comme Lille ou Strasbourg. Un de ces jours nous irons lui demander à déjeuner.»

Cependant le jour commençait à baisser.

«Quelle heure est-il? demanda Corcoran.