Dans leur retraite ils emmenaient Sougriva prisonnier les mains liées derrière le dos. A cette vue, Corcoran se jeta avec quelques cavaliers sur John Robarts et ses compagnons, et il commençait déjà à couper avec son sabre les liens de Sougriva; mais il fut bien étonné d'entendre celui-ci lui dire à voix basse:
«Que faites-vous, capitaine?... Ne voyez-vous pas que je vais chercher des renseignements?... Vous me reverrez dans trois ou quatre jours, et j'espère alors vous apprendre de bonnes nouvelles.»
En même temps, il jeta un regard de travers sur John Robarts, qui revenait à toute bride pour reprendre son prisonnier.
«Ma foi, pensa Corcoran, ce brave Indou fait la guerre comme moi, en amateur, pourquoi l'en empêcher? Et que m'importe que Robarts soit pendu ou meure d'un coup de sabre dans la bataille? Il faudrait être casuiste pour en voir la différence.»
Sur cette réflexion, il laissa aller Sougriva et rejoignit le puissant Scindiah, qui s'avançait d'un pas grave et majestueux, ne se hâtant pas plus que s'il eût défilé à la parade.
Louison marchait à côté de lui, moins gravement, sans doute, car elle avait un caractère plus capricieux et plus gai, mais gardant néanmoins sa part de gloire, et fière d'avoir, elle aussi, contribué au salut de l'empire.
Corcoran couvrait la retraite et commandait l'arrière-garde, qui fut d'ailleurs très-peu inquiétée. En se rapprochant de Bhagavapour, le colonel Barclay craignait un piége, et, de peur de s'engager dans quelque embuscade, il fit halte à une lieue de la ville.
Il avait d'ailleurs besoin d'infanterie et d'artillerie pour entamer un siége régulier. Ce n'est pas que la place fût très-forte. Ses remparts dataient du temps où les ancêtres d'Holkar, princes de la confédération des Mahrattes, tenaient tête à la cavalerie tartare de Tamerlan.
Depuis ce temps, on avait creusé des fossés plus profonds, réparé quelques brèches, garni de canons les vieilles tours et les murailles.
Enfin, telle qu'elle était, Holkar résolut de défendre la place contre les Anglais, et Corcoran, plein de confiance dans son génie et dans les paroles de Sougriva, osa promettre qu'il en ferait lever le siége. Sa première précaution fut de faire remonter la Nerbuddah à son propre brick, le Fils de la Tempête, et de le cacher dans un coude du fleuve, afin d'en ôter la possession aux Anglais et de pouvoir à son gré passer sur l'une ou l'autre rive.