Un seul homme crut le moment favorable pour s'emparer du trône et faire périr Corcoran par trahison.
C'était un des principaux zémindars mahrattes, brahmine de haute naissance, nommé Lakmana, qui croyait descendre du frère cadet de Rama et avoir des droits à l'empire d'Holkar. Du vivant même de ce dernier il avait plusieurs fois essayé de se rendre indépendant et de nouer des intrigues avec le colonel Barclay; mais après la défaite des Anglais il fut le premier à s'empresser auprès de Corcoran-Sahib, à se prosterner devant lui et à protester de son dévouement.
Au fond, il n'attendait qu'une occasion favorable pour démasquer sa trahison et soulever le peuple. Il réunissait dans sa maison tous les mécontents; il se plaignait qu'on eût violé la loi sacrée de Brahma en donnant la couronne d'Holkar à un aventurier d'Europe; il prêchait le retour aux anciennes moeurs; il accusait Corcoran de porter des bottes faites de cuir de vache (ce qui était vrai d'ailleurs et passait pour un sacrilège horrible aux yeux des Mahrattes); enfin il armait ses forteresses, garnissait leurs remparts d'artillerie, et faisait de tous côtés des provisions de poudre et de boulets.
Sougriva s'en aperçut et voulait qu'on lui coupât la tête avant qu'il eut le temps de devenir dangereux; mais Corcoran s'y refusa.
«Seigneur, dit le fidèle brahmine, ce n'est pas ainsi qu'en agissait votre glorieux prédécesseur Holkar. Au moindre soupçon, il aurait fait donner cent coups de bâton sur la plante des pieds de ce traître.
—Mon ami, dit le Breton, Holkar avait sa méthode, qui ne l'a pas empêché, comme tu vois, d'être trahi et de périr. Moi, j'ai la mienne, c'est à Brahma de prévenir les crimes; il est sûr de son fait; il ne risque pas de condamner un innocent; mais les hommes ne doivent punir le crime qu'après qu'il est commis. Sans cette précaution, on s'exposerait à des méprises abominables et à des remords affreux.
—Au moins faudrait-il surveiller ce Lakmana.
—Qui? Moi! J'irais créer une police, prendre à mon service les plus infâmes coquins de tout le pays, m'inquiéter de mille détails, toujours craindre la trahison! Je ferais épier et suivre cet homme qui peut-être ne pense à rien! J'empoisonnerais ma vie de défiance et de soupçons!
—Mais, seigneur, dit Sita qui était présente, songez qu'à tout moment Lakmana peut vous assassiner. Tenez-vous sur vos gardes, et si ce n'est pour vous, cher seigneur, dont les yeux ont la couleur et la beauté du lotus bleu, que ce soit du moins pour moi, qui vous préfère à toute la nature, au ciel même et aux palais resplendissants du sublime Indra, père des dieux et des hommes.»
En parlant ainsi, les yeux mouillés de larmes, elle se jeta dans les bras de Corcoran. Il la serra tendrement sur son coeur, la regarda un instant et dit: