«Je pourrais te faire pendre, dit Corcoran, mais je te méprise et je te laisse la vie. D'ailleurs, quelque coupable que tu sois, tu n'as pas eu le temps ou le pouvoir d'exécuter le crime; c'est assez pour que je t'épargne. Je ne te ferai même aucun mal. Je ne te prendrai ni ton palais, ni tes roupies, ni tes canons, ni tes esclaves. Je ne t'enfermerai pas, je ne te mettrai pas hors d'état de nuire; tu pourras courir, conspirer, crier, maudire, calomnier, insulter; c'est ton droit; mais si tu prends les armes contre moi, si tu cherches à m'assassiner, tu es un homme mort. Je te donne dès aujourd'hui un ami qui ne te quittera jamais et qui m'avertira de tous tes projets. Il est discret, car il est muet. Il est incorruptible, car il a des moeurs frugales, et, excepté le sucre, il n'aime rien de ce qui séduit les autres hommes. Quant à l'effrayer, c'est impossible. Son courage et son dévouement sont au-dessus de tout.... En deux mots, c'est Louison.»
A ces mots, Lakmana devint pâle de terreur et trembla de tous ses membres.
«Seigneur Corcoran, dit-il, ayez pitié de moi. Je....
—Ne crains rien, dit le Breton, si tu m'es fidèle, Louison sera ton amie. Si tu conspires, elle, qui sait tout, l'apprendra bientôt et me le dira, ou mieux encore, d'un coup de griffe, elle mettra fin à la conspiration et au conspirateur.... Louison, ma belle, donne à Sougriva une preuve de ta sagacité. Quelle est la perle de ce monde sublunaire?»
Louison se coucha aux pieds de Sita en la contemplant avec tendresse.
«Très-bien, reprit Corcoran. Et maintenant, regarde ce brahmine. Est-ce un homme à qui l'on peut se fier, oui ou non?»
La tigresse s'approcha lentement du brahmine, le flaira d'un air de mépris et regarda Corcoran avec des yeux dont l'expression n'était pas douteuse.
«Tu vois, Sougriva, dit le Breton, elle me fait signe qu'elle a senti une odeur de coquin, et qu'elle a des nausées.... Louison, ma chérie, voilà votre homme; vous le suivrez, vous l'escorterez, vous l'observerez, et, s'il trahit, vous l'étranglerez.»
A ces mots, il congédia le brahmine qui sortit tout effrayé du palais. Derrière lui, marchait Louison avec une gravité admirable. On voyait qu'elle était chargée de veiller au salut de l'État.