—Le seigneur tigre!

—Eh bien, il m'épargnera la moitié du chemin. Voyons donc ce terrible seigneur!»

Tout en parlant, je sautai à terre et j'allai à la rencontre de l'ennemi. On ne le voyait pas encore, mais on pouvait deviner son approche à la frayeur et à la fuite de tous les autres animaux. Les singes se hâtaient de remonter sur les arbres, et du haut de ces observatoires, lui faisaient des grimaces pour le braver. Quelques-uns même, plus hardis, lui jetaient à la tête des noix de cocos. Pour moi, je ne devinai la direction dans laquelle il marchait qu'au bruit des feuilles qu'il foulait et froissait sous ses pieds. Peu à peu, ce bruit se rapprocha de moi, et comme le chemin était à peine assez large pour laisser passer deux chariots, je commençai à craindre de l'apercevoir trop tard, et de n'avoir pas le temps de l'ajuster, car l'épaisseur du fourré le cachait entièrement.

Heureusement, je reconnus bientôt qu'il devait passer près de moi, mais sans me voir, et qu'il allait tout simplement boire dans la rivière.

Enfin je l'aperçus, mais seulement de profil. Sa gueule était ensanglantée; il avait l'air satisfait et les jambes écartées, comme un rentier qui va fumer son cigare sur le boulevard des Italiens après un bon déjeuner.

A dix pas de moi, le bruit sec du chien de ma carabine que j'armais parut lui causer quelque inquiétude. Il tourna la tête à demi, m'aperçut à travers un buisson qui nous séparait et s'arrêta pour réfléchir.

Je le suivais de l'oeil; mais pour le tuer d'un coup, il aurait fallu l'ajuster au front ou au coeur et il s'était posé de trois quarts, comme un tigre de qualité qui fait faire son portrait par le photographe.

Quoi qu'il en soit, la divine Providence m'épargna ce jour-là un meurtre déplorable; car ce tigre, ou plutôt cette tigresse, n'était autre que ma belle et charmante amie, cette douce Louison que vous voyez et qui nous écoute d'une oreille si attentive.

Louison (je puis bien à présent lui donner ce nom) avait déjeuné, comme je vous l'ai dit, et ce fut un grand bonheur pour moi et pour elle. Elle ne pensait qu'à digérer en paix. Aussi, après m'avoir regardé obliquement pendant quelques secondes.... tenez, à peu près comme elle regarde à présent le secrétaire perpétuel....

(Ici le secrétaire changea de place et alla s'asseoir derrière le président.)