«Lui, profondément blessé, il fixa les yeux sur moi, comme s'il eût voulu me consumer par le feu de sa rayonnante sainteté:
«Quelle offense ai-je commise envers toi, dit-il, Kchatriya, moi solitaire, habitant des bois, pour mériter que tu me frappasses d'une flèche, quand je voulais prendre ici de l'eau pour mon père? Les vieux auteurs de mes jours, sans appui dans la forêt déserte, ils attendent maintenant, ces deux pauvres aveugles, dans l'espérance de mon retour. Tu as tué par ce trait seul et du même coup trois personnes à la fois, mon père, ma mère et moi: pour quelle raison?
«Va promptement, fils de Raghon, va trouver mon père et raconte-lui cet événement fatal, de peur que sa malédiction ne te consume, comme le feu dévore un bois sec! Le sentier que tu vois mène à l'ermitage de mon père; hâte-toi de t'y rendre, mais avant retire-moi vite la flèche.»
«Voilà en quels termes me parla ce jeune homme. A sa vue j'étais tombé dans un extrême abattement.
«Ensuite, hors de moi, je retirai à contre-coeur, mais avec un soin égal en mon désir extrême de lui conserver la vie, cette flèche entrée dans le sein du jeune ermite; mais à peine mon trait fut-il ôté de la blessure, que le fils de l'anachorète, épuisé de souffrances, et respirant d'un souffle qui s'échappait en douloureux sanglots, eut quelques convulsions, roula ses yeux et rendit le dernier soupir.
«Alors je pris sa cruche, et je me dirigeai vers l'ermitage de son père.
«Là, je vis ses deux parents, vieillards infortunés, aveugles, n'ayant personne qui les servît, et semblables à deux oiseaux les ailes coupées. Assis, désirant leur fils, ces deux vieillards affligés s'entretenaient de lui.
«Comme il entendit le bruit de mes pas, l'anachorète m'adressa la parole: «Pourquoi as-tu tardé si longtemps, mon fils? ta bonne mère, et moi aussi, nous étions affligés d'une si longue absence. Si j'ai fait, ou même si ta mère a fait une chose qui te déplaise, pardonne et ne sois plus désormais si longtemps, en quelque lieu que tu ailles. Tu es le pied de moi, qui ne peux marcher; tu es l'oeil de moi, qui ne peux voir; mais pourquoi ne me parles-tu pas?»
«A ces mots, m'étant approché doucement de ce vieillard, les mains jointes, la gorge pleine de sanglots, tremblant et d'une voix que la terreur faisait balbutier:
«Je suis un Kchatriya, lui dis-je. On m'appelle Daçaratha, je ne suis pas ton fils, je viens chez toi parce que j'ai commis un forfait épouvantable.» Et je lui racontai le meurtre du jeune anachorète.