—Mon cher hôte, c'est celui qui doit être mangé.
—Mangé par qui? Je n'ai pas faim, et ce n'est pas le déjeuner que vous m'avez réservé, je pense?
—Mangé par le tigre, capitaine.
—Par le tigre! Quel tigre? Nous allons à la chasse du rhinocéros, je pense, et non à celle du tigre.
—Mon cher ami, dit Holkar en riant, c'est un usage anglais que nous avons adopté, et qui est excellent, comme vous allez voir. Les Anglais ont remarqué que l'on fait souvent dans nos forêts des rencontres auxquelles on ne s'attend pas,—celle d'un tigre, par exemple, ou d'un jaguar, ou d'une panthère. Or, cet animal qui se lève de grand matin, comme nous, qui a faim comme nous et plus que nous, qui vit de sa chasse et qui n'a pas d'autre moyen d'existence, attend souvent le voyageur au coin d'un sentier, dans l'espérance de déjeuner.... De plus, comme il n'aime pas à attaquer les gens en face, il saute presque toujours sur eux par derrière, au moment où on l'attend le moins, et vous emporte dans le jungle pour vous dévorer à son aise.
Or les Anglais, qui sont des gens très-sensés, très-prudents, vrais gentlemen, et qui regardent leur peau comme plus précieuse aux yeux de l'Éternel que celle de tous les autres individus de la race humaine,—les Anglais, dis-je, ont inventé de mettre à califourchon sur l'éléphant, quand ils vont à la chasse ou à la promenade, outre le cornac chargé de conduire l'animal, un pauvre diable qui doit servir de proie au tigre, si par hasard quelque malheureux rôde dans les environs, car enfin, disent-ils, il n'est pas juste qu'un gentlemen s'expose à être mangé comme un pauvre diable, et la divine Providence a dû créer les pauvres diables pour les faire manger à la place des gentlemen.
N'est-ce pas admirablement raisonné, mon cher ami, et ne serez-vous pas bien aise vous-même que ce garçon, qui est là derrière, serve de bifteck au tigre au lieu de vous?
—Ma foi non! dit Corcoran, et je le prie de descendre tout de suite et de retourner à Bhagavapour par le chemin le plus court. Si je dois servir de pâture à quelqu'un, homme ou bête, ce ne sera pas, je l'espère, sans m'être défendu, et.... Mais que veut dire ceci?»
Les éléphants élevaient leurs trompes et donnaient des signes d'une violente frayeur. Bientôt même les cornacs annoncèrent qu'ils n'en étaient plus maîtres.
«Ceci veut dire, répondit Holkar, qu'il y a près d'ici dans le jungle une chose que nous ne voyons pas encore, mais qui doit être fort dangereuse, à en juger par l'épouvante de nos éléphants. Tenez-vous prêt, capitaine, et regardez autour de vous.»