—Dans trois semaines.
—C'est convenu.»
Les deux amis se donnèrent la main, fumèrent encore quelques pipes et s'en allèrent dormir comme deux braves qui ont souvent dormi au bruit du canon.
Pendant ce temps l'heureux Brancas retournait de cent mille manières le dernier mot de Claudie: Espérez, et repassait dans son esprit les périodes qu'il devait prononcer le lendemain devant les juges.
XII
Le jour suivant, dès neuf heures du matin, tout ce qui s'appelle à Vieilleville la haute société avait envahi le prétoire. Les avocats, coiffés de leurs toques et vêtus de vastes robes noires sans grâce, mais non pas sans trous, disputaient leurs bancs aux dames, et les rejetaient brutalement hors de l'enceinte. De leur côté, deux ou trois comtesses sur le retour glapissaient contre l'huissier et contre les avocats, et répandaient autour d'elles des odeurs de musc et de patchouli capables d'effrayer le gendarme qui commença le supplice du criminel Jean Hiroux. Derrière les juges sur des fauteuils réservés, étaient assises une douzaine de personnes que recommandaient au président leur beauté, les liens de famille ou le désir de plaire aux puissants. Parmi ces privilégiés on distinguait le député Oliveira, sa fille, Claudie Bonsergent, sa mère, le vieux major et le conseiller d'État.
Rita et Claudie se rencontrèrent dans un couloir étroit, et Rita se jeta tout d'abord au cou de son amie. Claudie, bien qu'elle eût quelque remords d'avoir enlevé Brancas à Mlle Oliveira, ne se fit pas trop prier et lui témoigna la plus vive tendresse. De son côté, le député se montra fort poli pour le vieux major, qui était l'un des électeurs les plus influents de l'arrondissement. Le conseiller d'État entendant nommer Claudie, se douta qu'il avait sous les yeux la rivale de Mlle Oliveira, et écouta très attentivement la conversation des deux amies.
«Que tu es belle aujourd'hui, dit Rita. Comment se fait-il que je sois obligée de te chercher dans les couloirs d'un palais de justice.
—Au moins, dit le major qui voulut placer son mot, n'est-ce pas dans la salle des Pas-Perdus.»
Les deux jeunes filles poussèrent des éclats de rire que les rossignols leur auraient enviés, si les rossignols, ces chanteurs de génie, pouvaient être jaloux.