«Eh bien, monsieur, dit-il en interrompant Quaterquem, on nous dispute cette gloire. Je connais un Normand qui se vante d'avoir moulé toutes les inscriptions de Korsabad, et il y en a trente mille, monsieur, trente mille, c'est-à-dire de quoi couvrir tout le British Museum de la tête aux pieds. Vous ne sauriez croire jusqu'où va la présomption de ces gens là.

—Avez-vous visité Ninive? dit Quaterquem. On dit que M. Place, le consul de France, n'a laissé rien à faire à ses successeurs.

—Rien à faire! dit Cornelius indigné. Monsieur, tout est à faire. Oui, j'ai vu Ninive, ses palais et ses temples en briques qui couvrent de leurs débris trois ou quatre lieues carrées de terrain. J'ai fait mieux, monsieur, j'ai vu Ecbatane, la ville du fameux Déjokh, la ville aux sept enceintes, derrière lesquelles se trouvait le palais du roi.

—Ecbatane! dit Quaterquem frappé d'admiration. Est-ce possible?

—Tout est possible à un Anglais, dit Cornelius en se rengorgeant avec fierté. En 1857, j'étais à Khiva et je dînais chez le khan des Tartares avec le prince Barowsky, gouverneur d'Arkhangel. Tout à coup, j'aperçois parmi les esclaves qui nous servaient un grand diable au visage basané que je crois reconnaître. Je lui fais signe de s'approcher, et je lui dis: «Bourdaké Pharana, c'est-à-dire: N'es-tu pas un ancien serviteur anglais?» Il me répond: «Krack, c'est-à-dire: Je suis Franck.» Vous pensez bien que nous parlions le turcoman le plus pur. «Burnes perodhé barnaiâ, continua-t-il, c'est-à-dire: J'ai servi le colonel Burnes, qui fut massacré dans ce chien de pays par le Tartare chez qui vous dînez aujourd'hui, et je suis esclave de ce féroce gredin.» Il faut vous dire que le turcoman est la langue la plus énergique et la plus concise de l'univers.

—Je le vois bien, répliqua Quaterquem. Continuez ce récit, je vous en prie, je suis curieux d'en connaître la suite.

—La confidence de ce pauvre diable, car il m'avait parlé tout bas, me coupa l'appétit. Je replaçai sur mon assiette un morceau de cheval rôti, qui était la meilleure partie du festin, et je rêvai aux moyens de lui rendre la liberté.

«Justement, le khan qui était en face de moi remarqua que je ne mangeais plus. Or, chez ces braves gens c'est un outrage impardonnable de laisser le maître de la maison boire et s'enivrer seul. Vous ne buvez pas, dit-il; est-ce que vous n'aimez pas le lait de jument?» Je m'en défendis fort et vidai à la santé du khan et des sultanes quatre ou cinq cornes de taureau. Après dîner, le khan, déjà tout attendri par le lait de jument et par l'eau-de-vie que Barowsky avait apportée en présent, donna la liberté à mon protégé, et je partis sur-le-champ pour ne pas lui laisser le temps de se repentir de sa générosité.

—Comment s'appelait l'esclave? demanda Quaterquem.

—Mahmoud. C'était un lascar, né d'une Indienne et d'un Anglais. Il avait, sous la direction de Burnes, visité toute l'Asie centrale, le Khoraçân, le Mazanderan et les bords de la mer Caspienne. Il me fit voir Ecbatane. Moi seul en Europe, monsieur, ai vu les ruines de cette superbe ville, en comparaison de qui Londres même n'est qu'une vaste fourmilière. J'ai retrouvé le titre préliminaire du code du fameux roi Djemschid, cet abrégé de toute sagesse.