—Au moins Louis-Philippe avait acheté l'un des six, puisqu'il a tant d'amitié pour M. Duverney?

—Sa Majesté se soucie bien de poésie! La première fois que M. Duverney dîna aux Tuileries, Louis-Philippe lui parla de ses bottes pendant un quart d'heure. Pas plus de Danse macabre que sur la main. Monsieur, mon cousin était si outré qu'il allait voter pour le candidat de l'opposition. Heureusement le ministre de l'intérieur l'apprit et lui envoya la croix. Depuis ce temps, mon cousin est tout dévoué à la dynastie, et le roi ne fait rien sans lui demander conseil. Oh! c'est un homme de caractère que mon cousin Duverney. Il l'a dit souvent au roi: «Sire, tenez tête aux Anglais, développez le commerce, encouragez l'industrie, rendez le peuple heureux, et je réponds de tout. On ne connaît ses vrais amis que dans l'adversité; mais si vous êtes malheureux quelque jour, j'irai vous consoler dans votre exil. Vos pairs et vos députés pourront vous trahir, mais jamais Duverney ne vous manquera.»

—Et qu'a répondu le roi?

—Ma foi, le roi en est très-flatté; c'est que Duverney le ferait comme il le dit.»

Le Parisien s'amusait fort de l'histoire du sieur Duverney, chef de bataillon dans la garde nationale, et ami dévoué mais indépendant, du roi Louis-Philippe. Il n'eut pas de peine à reconnaître dans la dame sèche un des individus les plus distingués de cette belle famille de vertébrés, mammifères, bipèdes, imberbes, aux doigts unguiculés, aux dents incisives, canines et molaires, qui, sous prétexte de poésie, ont agacé, depuis trente ans, un nombre considérable de maris de province. Il devina qu'elle devait être poëte, et moitié pour entretenir la conversation, moitié pour gagner sa confiance:

«Vous aimez la poésie, madame? dit-il.

—Qui ne l'aimerait, s'écria-t-elle avec enthousiasme. N'est-ce pas aux poëtes que nous devons les jouissances les plus pures et les plus sublimes? Le poëte n'est-il pas le maître souverain de la nature? Sur sa palette magique le bleu de cobalt se fond avec le blanc d'argent, et le carmin avec la terre de Sienne. La poésie, c'est l'azur du ciel où se perdent des millions d'étoiles; c'est la profondeur insondable de l'Océan qui cache à nos yeux des amas innombrables d'êtres animés, comme nous fils de l'Éternel.

—Maman, interrompit Claudie, marchons plus vite, il fait froid.»

La dame sèche jeta sur elle un regard courroucé.

«Ma chère enfant, répliqua-t-elle d'un ton aigre-doux, je marche comme il me plaît. Ce n'est pas à mon âge qu'on reçoit des leçons de sa fille.