—Vous êtes avocat, monsieur?

—Oui, madame.»

La conversation devint bientôt plus intime. La dame sèche apprit à Brancas étonné qu'elle s'appelait Mme Bonsergent, que Mlle Claudie était l'amie de pension de Mlle Rita, et qu'elles venaient de visiter un oncle à succession qui habitait Orléans.

Enfin, l'on atteignit le relais, et les voyageurs fatigués et à demi gelés purent s'asseoir et se reposer au coin d'un bon feu. Le reste du voyage se fit sans accident, et une nouvelle diligence, chargée des bagages de l'ancienne qu'on retrouva en fort mauvais état au fond du précipice, déposa Brancas à la porte de son ami Ripainsel. Au moment de quitter les dames, il demanda poliment à Mme Bonsergent la permission de se présenter chez elle et de lui porter le bracelet que Mlle Rita envoyait à son amie. La permission fut accordée avec empressement, et le Parisien entra gaiement dans la maison de son hôte.

VII

Celui-ci l'attendait sur le seuil et lui ouvrit les bras avec effusion. C'était un grand et gros garçon de magnifique encolure, fort comme le Grand Turc en personne, cavalier achevé, fantassin médiocre, enragé chasseur, ami de bonne chère et des festins, bien portant, content de vivre, riche et, partant, recherché des filles à marier, mais inclinant par goût vers les cuisinières, dont la conquête est plus facile et moins embarrassante.

Après les premiers embrassements:

«Avant tout, dit-il, il est tard, allons souper; nous causerons d'affaires après boire, c'est la bonne manière.»

La maison d'Athanase Ripainsel, vaste, antique, ornée de deux tourelles et d'un parc immense, méritait le nom de château. Elle fut construite vers 1512, par un compagnon d'armes de Bayard et de La Palisse, demi-héros, demi-sacripant, qui avait fait de bonnes affaires dans les guerres d'Italie. Riche du pillage de Brescia, il fit dessécher, à grands renforts d'argent, d'immenses marais, et fit ériger ses domaines en baronnie. Le père d'Athanase, associé de son frère dans les fournitures des armées impériales, acheta la plus grande partie de ce domaine et le château acquis à la nation par la fuite du propriétaire, qui fut tué en 1795 dans les rangs de l'armée de Condé. Le vieux Ripainsel, qui visait au solide, vendit les grilles de bronze doré qui remplaçaient les vieux remparts et défendaient, depuis 1750, l'entrée de la grande cour du château. Les oies, les canards et les poules prirent possession de la pelouse, et les vieux bahuts indestructibles du seizième siècle, qui n'étaient pas encore à la mode à Paris, furent le seul ornement de cette antique demeure.

Athanase et le Parisien s'assirent seuls devant une table somptueusement servie. La province, où tout abonde et à bon marché, entend mieux la vie confortable que Paris, où tout est sacrifié à la mode et à l'apparence. Après souper, lorsque les deux convives, pleins de cette voluptueuse satisfaction que donne la conscience du devoir accompli et de l'appétit satisfait, eurent allumé des cigares et mis les coudes sur la table, Ripainsel expliqua son affaire. L'avocat l'écouta attentivement, fit quelques questions, prit des notes, et conclut, au bout d'une demi-heure, en disant: