—C'est l'influence de la province. Continue.

—D'un cuistre à ce mari désigné la distance est petite. C'est le sieur Audinet, secrétaire général de la préfecture, fils aîné du colonel Malaga, menteur, rogue, insolent avec les faibles, pliant les épaules devant les forts, vil partout, auteur présumé de vingt lettres anonymes, collectionneur de soufflets qui tombent sur sa joue plus dru que grêle, homme d'esprit d'ailleurs (à ce que disent les dames, car pour moi je n'y connais rien), mais l'un des plus lâches coquins qui déshonorent ce pays.

—Et elle l'aime?

—Non; mais elle le supporte, et l'épousera, je le crains.

—Comment! il ne se trouve personne pour faire concurrence à cet aimable garçon?

—Il s'en trouvera mille dès qu'elle sera mariée: mais on n'épouse pas une fille trop bien élevée, trop jolie, trop élégante, et de qui la toilette seule coûtera peut-être quinze cents francs par an; c'est-à-dire le revenu de la dot. C'est un diamant, mais la monture est trop chère. Les femmes sont devenues des objets de luxe comme les chevaux anglais. Elles jouent du piano comme Thalberg, elles chantent en montrant le blanc des yeux, elles se coiffent tous les jours à l'instar de Paris, elles récitent George Sand et cachent sous leur chevet les poésies d'Alfred de Musset; elles s'habillent à trois heures de l'après-midi pour faire des visites et médire du prochain. Où veux-tu qu'elles prennent le temps de faire le ménage? Aujourd'hui, le mariage est un casse-cou. Aussi, vois-tu comme il est passé de mode?

—Pas trop. On se marie quelquefois à Paris.

—Parbleu! et à Vieilleville aussi; témoin Élodie. Mais Élodie s'est mariée à trente ans, et par quel heureux hasard! Le major Bonsergent, usé par quinze campagnes et par dix ans de vie de garnison, poli par le frottement comme un caillou de grand chemin, jauni, bruni, ridé, mais ferme encore sur les arçons et astiqué comme un fourniment les jours de parade, la vit à la messe, la demanda le soir en mariage et l'obtint sur-le-champ, l'heureux gaillard. Mais ce sont là des coups de fortune sur lesquels il est imprudent de compter. Ces vieux soldats de Napoléon sont d'une naïveté incomparable. Habitués à obéir sans raisonner, ils ont porté au logis cette habitude des camps, et les femmes en ont profité; elles ont mis sur leur dos tout le fardeau de la vie, et se sont occupées à soigner les poules, opération qui ne les fatigue pas beaucoup.

—Tu n'es guère indulgent pour le sexe enchanteur!

—Eh! mon ami, de qui dit-on du mal si ce n'est de ceux qu'on aime?