Dis-moi où tu loges, je te dirai qui tu es. Cette maison, unique à Vieilleville et reluisant d'une propreté hollandaise, était le fruit des méditations réunies du major et de sa femme que tout le monde appelait la rêveuse Élodie. Mme Bonsergent, avant son mariage, avait ébauché bien des romans sans en terminer aucun. À la fin de l'Empire, les maris étaient rares, et les guerres du grand Napoléon avaient si fort éclairci les rangs des hommes nubiles qu'un mari bien portant, bien constitué, ni trop gras, ni trop maigre, ni trop grand, ni trop petit, ni trop froid, ni trop jaloux, ne s'obtenait qu'au poids de l'or. Élodie, trop enorgueillie de son génie et de sa beauté pour comprendre ce simple calcul de statistique, se trouva, vers 1825, comme la fille dont parle La Fontaine, fort aise et fort contente d'épouser.... le major Bonsergent. En huit jours, l'affaire fut bâclée et le major s'aperçut, un peu tard, que la poésie est le plus dangereux de tous les ingrédients qui entrent dans la composition d'un ménage.

Ce n'est pas que le brave homme eût à se plaindre de la fidélité de sa femme. Non, grâce au ciel, Élodie, sans être exempte de coquetterie, n'eut jamais d'amant. Fût-ce piété, mépris du sexe masculin, crainte du redoutable major dont la réputation de sabreur effrayait les plus braves, ou ces trois motifs ensemble, Bonsergent évita le triste sort dont le menaçaient les aspirations poétiques de sa femme.

Mais de quelles angoisses paya-t-il cette fidélité? Avec l'âge, l'imagination ardente et rêveuse de la belle Élodie tournait à l'aigre, comme le lait trop longtemps conservé; son caractère impérieux et violent ne supportait plus aucune résistance, et les discours les plus étranges retentissaient du matin au soir dans la maison du major. Celui-ci, toujours impassible et calme dans la tempête, haussait les épaules, allumait sa pipe et cherchait un asile au jardin.

Ce sang-froid du vétéran accoutumé au bruit du canon et au sifflement de la mitraille exaspérait la nerveuse Élodie. Pourquoi ne pas l'avouer? Le major n'avait rien d'idéal. Il ne soupçonnait même pas la vraie cause des colères toujours renaissantes de sa femme. Philosophe patient, endurci au malheur par les secousses de la guerre des guérillas d'Espagne, toujours sur ses gardes et prêt à tous les périls, mais positif et sage, préoccupé de la réalité présente et non des rêveries féminines, il excitait, sans se douter de rien, l'indignation de Mme Bonsergent. Cet enfant du dix-huitième siècle, qui avait sabré sans relâche de 1798 à 1815, ne se doutait pas des ravages que la lecture de Byron et de Chateaubriand avait faits dans l'âme de sa femme. Il n'avait jamais lu René ni le Corsaire, et s'il les avait lus, il n'aurait rien compris à ces tourments imaginaires. Il considérait la Henriade comme le plus beau des poëmes épiques et le plus durable monument de la langue française; il déclamait avec complaisance ces beaux vers:

Je chante ce héros qui régna sur la France

Et par droit de conquête et par droit de naissance.

Et le reste. La Henriade et les tragédies de Racine et de Corneille étaient pour lui le sommet de toute littérature et de toute poésie. En vérité, je vous le dis, ce Français de la vieille roche était un homme de sens. Qu'avons-nous gagné à épeler Shakespeare et Goethe, ces fils d'une race étrangère? Sommes-nous bien sûrs d'entendre Hamlet et de déchiffrer Faust ou Wilhelm Meister? De bonne foi, est-il un Français qui puisse se flatter de pénétrer ces imaginations germaniques?

Au reste, on se tromperait si l'on croyait que le major Bonsergent fût inquiet des rêveries poétiques de sa femme. Le vieux guerrier n'était pas de cette race héroïque et naïve qui, sans savoir pourquoi, emboîta le pas derrière Napoléon depuis Iéna jusqu'à Waterloo. Sous le voile d'une tendresse conjugale qui avait passé en proverbe à Vieilleville, il cachait cet égoïsme savant, délié, poli, délicat, bienveillant, circonspect qui est la plus utile de toutes les vertus sociales. Attentif à ne blesser personne, parce que la vue d'un visage attristé aurait troublé sa douce quiétude, plus attentif encore à n'écouter jamais les discours de ses voisins, il feignait de croire à l'amitié de tout le monde, et passait pour un bon homme simple et doux qu'on se fût fait scrupule de tromper. De plus, sa fermeté connue inspirait le respect, et sa réserve éloignait la familiarité. Habile à gouverner sa fortune aussi bien qu'à en user, il jouissait de la considération que la province accorde si volontiers aux gens qui n'ont besoin de personne. Son ami le plus intime était le colonel Audinet, surnommé Malaga, du pays où il avait fait sa fortune.

Le colonel Audinet était un grand diable osseux, sec, dont la face triangulaire, pourvue de deux yeux gris, brillants et durs, enfoncés sous d'épais et noirs sourcils, effrayait tous ses compatriotes. Les moines espagnols pris les armes à la main et fusillés étaient le moindre de ses exploits. Après tout, c'étaient des ennemis et des ennemis féroces; mais le colonel ne revint pas les mains vides de ce pays de l'or. Les bons habitants de Vieilleville qui l'avaient vu, tout enfant, rôder pieds nus dans la rue de la Queue-des-Vaches furent émerveillés de le revoir, après vingt ans de combats, acheter, comme le lieutenant de la Dame-Blanche, un château et une terre de huit cent mille francs sur ses économies. Encore vit-on bientôt qu'il n'avait pas vidé son sac. Il prêtait sans façon à quinze ou vingt pour cent, sur bonne hypothèque. Terrible aux Français comme à l'ennemi, il conduisait ses huissiers à la bataille et expropriait impitoyablement ses débiteurs. Un de ces malheureux, cruellement poursuivi, mit le feu à l'un de ses bois. Le colonel, prévenu à temps, l'éteignit seul avec ses domestiques. Pas un habitant de Vieilleville n'avait voulu lui porter secours, quoique le bois fût voisin de la ville. Le colonel, sans s'émouvoir ni daigner demander justice aux magistrats, se mit lui-même à la recherche de l'incendiaire, le joignit et le bâtonna de telle sorte que le pauvre homme mourut à l'hôpital deux jours après. L'affaire n'eut pas de suites, et ce terrible châtiment fit trembler tous les ennemis du vieux Malaga.

Ces deux hommes, si différents l'un de l'autre, dont la fraternité d'armes expliquait seule l'intimité, se promenaient côte à côte dans le jardin du major.