Le peuple français étant de tous les peuples le moins porté à faire des sentences, est aussi celui qui les respecte le plus. Avec quelques sentences et un habit noir, le premier venu peut se faire une réputation. Le secrétaire général, médiocre, du reste, en toute autre chose, avait eu le génie de comprendre la bêtise publique et de la faire servir à son profit. Les sentences, d'où il tirait toute son autorité, avaient l'antiquité, mais non pas la gaieté des proverbes de Sancho Pança. Il s'était acquis par là, dans Vieilleville, une réputation que Siéyès et Montesquieu lui auraient enviée.
Le Parisien, ennemi des sentences, et d'ailleurs mal disposé pour le fiancé de Claudie, tourna le dos à Audinet et, par une manoeuvre habile, alla se placer auprès de Mlle Bonsergent. De son côté, Athanase Ripainsel offrit son bras à la mère de Claudie et les deux couples, à quelque distance l'un de l'autre, allèrent se promener dans la partie la plus reculée du jardin.
«Voilà un beau bracelet! dit l'avocat en regardant le bras blanc et nu de la belle Claudie.
—C'est celui que vous m'avez apporté, répondit-elle. Rita ne fait pas les choses à demi.
—C'est le présent de Mlle Oliveira? Il est d'un goût et d'un travail exquis. Vous la connaissez depuis longtemps, mademoiselle?
—Depuis l'enfance. Nous avons récité ensemble la grammaire française de Noël et Chapsal. C'est un lien que rien ne peut rompre. N'est-ce pas qu'elle est bien belle?
—Oui, dit Brancas un peu embarrassé, elle est fort aimable.
—Fort aimable! Vous ne l'avez donc pas regardée? Le préfet de Vieilleville a fait des vers en son honneur.
—Oh! c'est une raison sans réplique. Un préfet!
—Monsieur, dit Claudie en faisant une petite moue fort agréable, je vois bien que vous me prenez pour une provinciale qu'éblouit l'habit doré d'un préfet; mais vous vous trompez.