—Et moi aussi, par dessus le marché.

—Décidément, cette petite a du discernement. Eh bien! va pour l'oie aux marrons; cela m'amusera.»

Le dimanche suivant, grâce au zèle de Juliette, qui venait poser tous les soirs dans l'atelier de Claude, le portrait était terminé. Le peintre, accompagné de Buridan, l'apporta à la fruitière en grande cérémonie.

Celle-ci, pour n'être pas dérangée dans un si grand jour, avait dès le matin fermé sa boutique. Elle attendait ses invités dans sa chambre à coucher, dont elle avait fait à cette occasion une salle à manger. Un bonnet blanc à larges plis ornait sa bonne et rougeaude figure. Autour d'elle, et dans une attitude recueillie, les yeux fixés sur l'oie aux marrons qui rôtissait devant le feu, se tenaient huit personnes pleines de calme et de dignité. C'était, par ordre d'importance, le boulanger, M. Paturot, avec sa femme et sa fille, Mlle Cécile Paturot, et le marchand de vin, M. Ventéjols, avec sa femme, ses deux fils, âgés, l'un de huit ans, l'autre de dix ans, et sa fille, Mlle Caroline Ventéjols, âgée de quatorze ans.

Quand les deux amis entrèrent, il y eut un grand mouvement dans l'honorable société qui regardait rôtir l'oie. Ce fut quelque chose de semblable à ce que les sténographes de la défunte Assemblée nationale exprimaient par le mot: sensation. La bonne fruitière ayant prévenu ses amis qu'elle devait recevoir deux messieurs qui dînaient chez les ministres et qui portaient des gants les jours de fête, on s'attendait à des merveilles.

L'attente générale fut un peu déçue. Claude entra, donna la main à la fruitière et à Juliette, leur montra le portrait qui était fort ressemblant, salua tout le monde et s'assit. Il fut trouvé fier, et, si l'on n'avait été plus pressé de dîner que de médire, il n'aurait pas été épargné.

Buridan, qui ne doutait de rien, fit une entrée magnifique. Il se jeta dans les bras de la fruitière et de Juliette, ce qui séduisit du premier coup les deux dames et ne plut guère à Claude. Puis il serra cordialement la main de tous les assistants, et tira par mégarde les oreilles d'Athanase Ventéjols, l'aîné des fils du marchand de vin.

Cela fait, on se mit à table. Je passe sous silence, le cliquetis des fourchettes et le bruit des verres.

«Vous avez une bonne figure, dit tout à coup Buridan au marchand de vin en tournant la salade; car, excepté celui de son métier, il avait toutes sortes de talents. A table, vous avez l'air de Napoléon. L'auriez-vous connu, par hasard?

—Moi, monsieur, point du tout, dit Ventéjols; mais ma mère a connu un hussard de la vieille garde, qui le voyait fréquemment.