—Le prince Horribilis, sire.
—Ah! bravo! dit Kabardantès. Je n'ai que faire de tes services à présent. Va, pars, cours, vole.
Et se tournant vers les principaux officiers:
—Amis, à cheval. Pierrot est parti. La journée sera bonne.
Une heure après, toute l'armée tartare sortit des murs de Kraktaktah, et se précipita dans le camp des Chinois. Ceux-ci ne s'attendaient à rien moins. La plupart étaient à dîner; d'autres étaient au fourrage ou brûlaient les villages tartares dans la campagne. Au premier cri des sentinelles et des gardes avancées, tout le monde courut aux armes, et vit avec terreur s'avancer au galop l'effroyable Kabardantès.
Les Chinois n'hésitèrent pas, et reprirent sans tarder le chemin de la grande muraille. Les plus affamés ne se donnèrent pas le temps d'emporter des provisions pour la route; quant aux autres, ils étaient déjà loin.
Figurez-vous, mes amis, huit cent mille Chinois courant à la fois dans la plaine, tous dans la même direction. Ceux qui étaient à cheval formaient l'avant-garde comme il est naturel. A leur tête galopait, ou plutôt volait le prince Horribilis. Les pieds de son cheval touchaient à peine la terre; quant à lui, il maudissait sa mauvaise étoile, et la sotte idée qu'il avait eue de venir à la guerre et de faire destituer Pierrot. De temps en temps il pensait à Kabardantès.
—Quel enragé Tartare! pensait-il; voilà trois jours que nous galopons après lui, il rentre dans sa maison, et au lieu d'embrasser, comme un bon mari et comme un bon père, sa femme et ses enfants, le voilà qui remonte à cheval et qui court après nous! Est-ce du bon sens? est-ce de la logique? S'il voulait entrer en Chine, pourquoi s'enfuyait-il vers Kraktaktah? Et s'il voulait rentrer à Kraktaktah, pourquoi galope-t-il maintenant du côté de la Chine?
Tout en faisant ces sages réflexions et beaucoup d'autres que je passe sous silence, parce qu'elles ne lui ont guère profité et qu'elles ne l'ont rendu ni plus prudent, ni plus habile, ni plus brave, ni meilleur, ni plus disposé à reconnaître et à récompenser le mérite des autres hommes, il éperonnait toujours son cheval. A une assez grande distance derrière lui, mais avec une ardeur toute pareille, courait tout son état-major, suivi de près par la foule des martyrs. Les lances des Tartares piquaient ce troupeau de fuyards et leur donnaient des ailes. Enfin le soleil se coucha, et les malheureux Chinois, protégés par les ombres de la nuit, purent prendre un peu de repos.
Le premier jour, plus de cent mille Chinois périrent ou furent fait prisonniers. Le lendemain, la poursuite continua. Cent cinquante mille Chinois restèrent encore en route. Le troisième jour, les débris de l'armée arrivèrent à la grande muraille et se cachèrent derrière les remparts qu'avait défendus Pierrot. Kabardantès, animé par le succès, voulut sur-le-champ escalader la muraille; mais la plupart des Tartares, épuisés par une course continuelle, refusèrent de le suivre et remirent l'attaque au lendemain.