En effet, M. le député de Creux-de-Pile s'avançait lentement donnant le bras à sa femme. Mademoiselle Hyacinthe marchait sur la même ligne, mais à trois pas de distance, tout près de la belle Angéline Bouchardy, que M. Bouchardy, mon patron, côtoyait. Un peu plus loin, venait M. le président Vire-à-temps, accompagné du gros Francis. Tous deux s'essoufflaient à monter la côte pour rejoindre la famille Forestier.

En un mot, toute l'élite de la «société» s'avançait, car à Creux-de-Pile on appelle «société» tous ceux qui ont reçu de l'argent en naissant ou qui en ont gagné par un moyen quelconque. Le reste est du «petit monde».

Moi, j'étais du «petit monde»; Michel était de la «société», et de la plus haute, quoique son père eût été républicain, ce qui parut très bizarre, car le grand-père était légitimiste: or, il est reçu comme article de foi dans Creux-de-Pile qu'on doit hériter des opinions et des tics de son père comme de ses vieux paletots et de ses vieilles bottes.

Michel alla donc bravement au-devant de madame Forestier; mais comme par une manœuvre habile il se rapprochait beaucoup plus de la fille que du père madame Forestier dit d'une voix impérieuse:

—Hyacinthe, donne le bras à ton père!

La jeune demoiselle obéit, et (sa mère s'étant placée de l'autre côté) se trouva flanquée de ses parents comme un pauvre petit agneau innocent qui aurait à sa droite et à sa gauche deux forts chiens de berger pour le défendre de la dent des loups. Je voyais la manœuvre et j'en riais, car, certes, le doux agneau ne craignait pas la dent du loup qui s'approchait.

J'entendis, car je n'étais qu'à dix pas, la conversation qui suivit:

Michel salua silencieusement madame Forestier, qui ne répondit pas à ce salut et ne parut même pas le voir, puis mademoiselle Hyacinthe, qui ne parla pas davantage, mais dont les yeux noirs disaient bien des choses; puis il tendit la main au député, qui ne la prit pas,—foudroyé qu'il était par un coup d'œil terrible de sa femme,—et enfin demanda:

—Monsieur Forestier, je désirerais causer un instant avec vous...

L'autre consulta du regard sa femme et répondit d'un air fort embarrassé: