Et comme je me défendais d'y penser:

—Souviens-toi que si je suis curé de Creux-de-Pile et le personnage le plus respecté de tout le pays, parce que je suis inamovible et parce que je donne ma bénédiction aux autres qui ne peuvent me le rendre, tu n'es et ne seras longtemps, toi, mon neveu, fils de ma sœur, que l'héritier du nom et de la considération de l'huissier Trapoiseau, ton père, ce qui est mince. Moi, vois-tu, j'ouvre à ceux qui m'obéissent les portes du paradis et à ceux qui se révoltent les portes de l'enfer; mais ton père, lui, n'ouvrait que celles de la salle d'audience, et il y a la même différence entre son métier et le mien qu'entre ceux de nos maîtres respectifs: je veux dire: le président du tribunal et Dieu le père. Comprends-tu bien, Félix?

Hélas! je ne comprend que trop. Je ne me fais pas illusion. Angéline aura cent mille écus après la mort de son père, et moi,—je m'en félicite d'ailleurs,—je verrais mourir toute la terre sans recueillir un centime parmi tous les testaments qu'on ne manquerait pas de faire. Un seul homme pourrait me léguer quelque chose, car il est riche,—c'est mon oncle le curé,—mais personne ne connaît au juste sa fortune, et je crois qu'il l'a promise à l'évêque pour une fondation pieuse. D'ailleurs, comme il dit souvent: «Après la mort de Trapoiseau, ton père, je t'ai envoyé au petit séminaire de S***, j'ai payé ta pension (deux cent cinquante francs par an), je t'ai expédié pendant trois ans dans la capitale, où tu m'as mangé cinquante francs par mois à étudier la chicane; maintenant encore je te donne quatre-vingt-dix francs par trimestre, pour que tu te perfectionnes ici dans l'art de plumer tes concitoyens, comme huissier, avoué ou notaire; mais mon cher enfant, ne m'en demande pas davantage!»

Et je n'en demandais pas d'avantage, en effet, je prenais le papier timbré en patience, j'attendais qu'un huissier vînt à mourir pour prendre sa place, ou même un avoué.

Un huissier? Je pouvais l'espérer. Un avoué? Je pouvais le désirer. Mais un notaire! Oh! c'est un rêve! Et cependant... Angéline, je le sais, n'épousera pas moins qu'un notaire. Je la connais. Elle est fière, elle a le cœur haut, elle est fille de notaire, elle ne voudra pas descendre jusqu'à un avoué!...

Comme j'en étais là de mes réflexions, car, au lieu de rédiger le contrat de Michel Bernard et d'Hyacinthe Forestier, je pensais à mademoiselle Angéline Bouchardy, fille de mon patron, j'entendis tout à coup un pas léger le long de l'escalier et un frôlement de robe de grenadine qui ne m'était pas inconnu.

Je regardai si la seconde porte de l'étude, celle qui séparait le second et le troisième clerc de moi, leur chef et de maître Bouchardy, leur patron, était bien fermée, et j'attendis avec une douce anxiété ce qui allait suivre.

Oh! mon Dieu, ce qui suivit fut ce que j'espérais. Une main adroite et légère tourna le pène de la serrure, ouvrit la porte; Mlle Angéline parut et s'écria d'un air étonné:

—Ah!

Son étonnement ne m'étonna pas, comme vous pensez bien, car j'y étais habitué; et je me levai avec empressement pour montrer mon zèle.