—Oui, tant pis, Félix, et tu vas voir pourquoi... Ton ami Michel a été mis à la porte de M. Forestier... ne te fâche pas. Ce sont les deux mères qui l'ont voulu. Tant qu'elles vivront, les enfants ne se marieront pas. Elles se sont querellées hier, elles se sont dit toutes les horreurs de la nature. Michel est flambé; Hyacinthe aussi.

Puis, comme elle voyait que j'allais l'interrompre:

—Attends, c'est le commencement, ça. Tu vas voir le reste. Le président Vire-à-Temps qui les guette va demander Hyacinthe pour son fils. Le père Forestier qui n'a pas de dot à donner ne refusera pas. La mère qui tient toutes les clefs, donnera une dot, elle, parce que c'est le président, parce qu'elle est flattée de voir un si bel homme qui a déjà soixante ans passés lui dire «belle dame», parce que...

—Mais alors, maman, qu'est-ce que tout ça peut faire à mademoiselle Patural?

—Aveugle! s'écria ma mère, tu ne vois donc pas que le fils du président qui allait épouser mademoiselle Bouchardy, épousera Hyacinthe, fille du député, que Michel pour se venger et aussi parce que mademoiselle Angéline a une belle dot, l'épousera et sera le gendre de M. Bouchardy, et que mademoiselle Berthe Patural qui est laide, mais qui a de ça, et qui visait ton ami Michel ou le fils du président, les voyant placés tous deux, sera furieuse et si quelqu'un la demande en mariage,—mais quelqu'un de bien, tu m'entends! quelqu'un comme il faut, quelqu'un qui peut acheter une étude de notaire ou une étude d'avoué;—alors, eh bien! Berthe, aux grands pieds, comme tu dis, pourra s'en accommoder. Une marmite n'a pas toujours le couvercle qu'elle voulait; mais elle a toujours besoin d'un couvercle. Quand on ne trouve pas un joli avocat ou un gros receveur, on prend un avoué!... Entends-tu, mon garçon?

Et ma mère se mit à rire en me regardant d'un air triomphant.

Je voulus objecter:

—Mais, maman, si j'étais avoué, je ne voudrais pas de Berthe Patural pour femme, et je ne suis pas avoué. Je gagne cent francs par mois, et ce n'est pas avec ça qu'on achète n'importe quoi...

—Tâche de plaire à la demoiselle de l'avoué, répliqua ma mère d'un air mystérieux. Moi, je me charge de la place. J'emprunterai tout ce qu'il faudra.

Sur ce mot «j'emprunterai» que ma mère n'avait jamais prononcé devant moi et qu'elle paraissait avoir en horreur autant que le traître Judas Iscariote qui vendit Notre Seigneur Jésus-Christ pour trente sous, je pris congé et je retournai à l'étude de maître Bouchardy, mon patron.