LA SALLE D'AUDIENCE

La salle d'audience de la justice de paix était pleine dès neuf heures du matin. C'était un long parallélogramme à angles droits qui servait à diverses cérémonies et que décoraient les images de tous les chefs de gouvernement qui ont fait depuis 1815 le bonheur de la France.

Au fond, à la place d'honneur, était le portrait en pieds du feu roi Louis XVIII. Je dis en pieds, pour expliquer qu'on voyait ses pieds aussi bien que sa tête, car d'ailleurs le pauvre gros homme avait été obligé de se faire peindre assis dans un fauteuil de velours rouge à cause de ses infirmités. Dans le même cadre et debout se tenait madame la duchesse d'Angoulême, la pieuse Antigone, comme on disait à la cour, mais la sévère figure d'Antigone, exposée dans un champ de blé, aurait mis en fuite les moineaux les plus braves.

Dans le cadre de droite était le bon roi Charles X,—debout celui-là,—en grand uniforme, la main gauche appuyée sur son épée, maigre et mince d'ailleurs, la lèvre pendante, la bouche ouverte et souriant agréablement à son peuple.

Dans le cadre de gauche resplendissait le roi Louis-Philippe. Près de lui était sa femme; un peu en arrière, une demi-douzaine de princes et de princesses, la plus belle famille royale qui fût au monde, comme disaient les préfets entre 1830 et 1848.

Et enfin, à l'autre bout de la salle, bien en face du public, mais derrière le fauteuil de M. le juge de paix, se tenait Napoléon III; à côté de lui, l'impératrice Eugénie et le prince impérial en grenadier de la garde.

Comme on voit, la salle était décorée de manière à satisfaire tous les goûts et à flatter toutes les dynasties.

—En effet, disait le concierge de la mairie,—celui que ses concitoyens appelaient maire deux, comme on dit Henri Deux ou Charles Deux, pour exprimer d'un mot l'importance de ses fonctions et qu'il était le second de sa dynastie,—est-ce que nous savons qui est-ce qui sera roi ou empereur demain matin? Faut-il se brouiller avec celui-ci ou avec celui-là? C'est toujours celui qu'on n'attendait pas qui arrive. Au moins, comme ça, que ce soit Pierre, Paul ou Jacques, il trouvera son portrait sur le mur, il verra qu'on a pensé à lui et qu'on l'avait toujours au fond du cœur, quoique, par politesse pour les autres, on ne voulût pas le dire tout haut... Ça le flattera, ce brave homme!

Un seul portrait ou buste manquait, c'est celui de la République; mais d'abord, comment est-elle faite? Qui a vu jamais son image ou ressemblance? Ensuite,—et c'est plus grave,—parmi les autorités, pas une seule, ni préfet, ni sous-préfet, ni maire, ni fonctionnaire payé par l'État n'a demandé qu'on lui fît cette honneur.

Au contraire, on entend dire à toute heure dans tous les salons de Creux-de-Pile (car nous avons des salons, nous autres, tout comme les Parisiens) que la République n'a pour elle que des meurt-de-faim, des va-nu-pieds et des pas-grand-chose.