XVIII
LE JUGE DE PAIX
De tous les magistrats que j'ai connus, et qui ont jugé sur leurs sièges ou péroré debout dans Creux-de-Pile, M. Robin était certainement le plus aimable.
C'était un vrai bourgeois de l'ancien temps, instruit, lettré, bien élevé, doux, plein de naturel et de charme dans la conversation, et d'une bienveillance un peu railleuse qui ne se démentait jamais, excepté avec quelques gens de loi rapaces dont il sabrait impitoyablement les mémoires et auxquels il appliquait toujours le minimum de la taxe, car il avait été trente ans juge au tribunal avant d'être nommé juge de paix.
Avec cela, le plus honnête homme du monde et le moins attaché à l'argent; assez riche d'ailleurs de son patrimoine, il avait réduit de bonne heure tous ses besoins au strict nécessaire, n'ayant qu'une vieille cuisinière, mais habile dans son métier et bien payée, sobre mais délicat dans ses goûts; toujours vêtu de la même manière en quelque occasion ou cérémonie que ce pût être, mais proprement et avec l'élégance discrète qui convient aux vieillards; il avait doté sa fille unique mariée à un officier établi en Algérie, non seulement de l'héritage de sa femme morte depuis longtemps, mais encore presque de tout le sien propre, ne gardant pour lui que le strict nécessaire, c'est-à-dire deux mille cinq cents francs de rente, afin, disait-il, de ne pas dépendre du hasard et des gouvernements ou des préfets qui pouvaient survenir.
Quant à son traitement de juge de paix, il le partageait en trois portions égales; de la première il faisait des présents à sa fille à ses petits-enfants; la seconde était réservée aux pauvres diables de toute espèce qui venaient lui demander conseil et assistance; pour la troisième il la donnait à une vieille fille autrefois jolie, qui avait charmé son âge mûr et celui de deux autres bourgeois indivis. La malheureuse était devenue laide et les autres bourgeois l'avaient délaissée; mais M. Robin qui n'allait plus la voir, prenait toujours soin de sa vieillesse, et empêchait qu'elle ne fût maltraitée, car, disait-il souvent, il n'y a qu'un malhonnête homme qui laisse cracher dans la fontaine après s'y être désaltéré.
Tel était le savant magistrat qui allait juger la grande querelle de Mme Bernard contre Mme Forestier.
Il entra d'un pas ferme et assez leste encore malgré ses quatre-vingts ans, salua le public et les dames d'un air souriant, bienveillant et grave comme il convenait à sa situation sociale, à son âge et à son caractère, et fut salué à son tour très respectueusement. Il était fort aimé des ouvriers, parce qu'il les aidait de ses conseils et de sa bourse, et des dames parce qu'il les aimait beaucoup, et aussi (faut-il l'avouer?) parce qu'il leur racontait mieux et plus gaiement que personne les histoires grivoises de l'ancien temps.
En un mot, cet homme excellent n'était pas parfait; mais quelle distance de lui à la plupart de ces bourgeois, dont tous les vices étaient assaisonnés de grossièreté, de bêtise, de cynisme ou d'hypocrisie.