Toutes les chaises furent remuées. Quelques dames placées au dernier rang et dont la toilette méritait (à leur avis) d'être mise en vue, changèrent de place avec quelques messieurs très polis et passèrent au premier rang.

Alors les conversations s'engagèrent.

Mon ami Néanmoins ne paraissait pas pressé de commencer. Je crois que, pareil à tous les orateurs habiles, il désirait connaître d'avance les dispositions de l'auditoire pour y conformer son exorde. Il feignait de chercher dans ses papiers quelque «document» écrasant pour ses adversaires et en même temps il prêtait l'oreille.

—Que dites-vous de ça, ma chère comtesse? demanda la pieuse Mme de Courbillon à sa voisine, vieille chanoinesse, venue cinquante ans auparavant du fond des Vosges et qui passait pour la femme la plus noble de race et la plus originale de tout l'arrondissement de Creux-de-Pile.

—Ma chère, répondit la chanoinesse, en laissant tomber sur l'assistance un regard dédaigneux de ses gros yeux voilés par l'âge, de mon temps, les gens de maison se querellaient pour leurs maîtres, et maintenant les maîtres se querellent pour leurs domestiques. Voilà un des beaux effets de leur Révolution. Ils n'avaient pas prévu ça, les bourgeois.

Et les deux nobles dames sourirent d'un air de mépris en pensant à la bêtise des bourgeois.

Une autre dame, plus jeune et de moins noble race,—son père avait été ferblantier, son mari était banquier,—dit à sa voisine:

—C'est maintenant que nous allons rire quand on va dire que M. Forestier est...

Elle baissa la voix et lâcha le mot qui fit beaucoup rire la voisine.

Mais est-ce bien vrai? demanda celle-ci, qui ne demandait qu'à voir dissiper ses doutes.