Mme Bernard l'interrompit en riant comme les cavales furieuses hennissent:
—Ah! ah! Fâchée, moi, d'avoir traité la Forestier comme elle le mérite! Fâchée d'avoir appelé son mari...
Le vieux juge de paix était un excellent homme, je l'ai déjà dit, doux, poli, instruit, lettré, et qui avait toujours vécu dans le respect des femmes, mais quand il vit que la dame allait prononcer le mot terrible et aggraver devant tous les bourgeois de Creux-de-Pile une injure déjà si cruelle pour le pauvre M. Forestier, il frappa sa table d'un coup de poing si terrible que le mot se perdit dans le bruit. Puis il dit d'un ton sévère:
—Madame, retirez-vous. La cause est entendue.
Elle voulut répliquer, mais il reprit:
—Trapoiseau, mon ami, emmenez-la ou je vais la faire enfermer comme folle.
A cette menace, qu'il n'avait ni le droit ni la volonté d'exécuter, la féroce dame fut si épouvantée, qu'elle me suivit sans rien dire, la tête basse. Je la conduisis jusqu'au bas de l'escalier de l'hôtel de ville, où sa fidèle Marion vint la rejoindre.
Toutes deux rentrèrent au logis en maudissant le juge de paix.
Quant à lui, dès que je fus rentré, il dicta un jugement tout pareil à ceux de Salomon, compensant les dépens, condamnant les deux parties chacune à une amende de cinquante francs, n'accordant de dommages-intérêts ni à l'une ni à l'autre; puis, s'essuyant le front, car il faisait chaud, il leva la séance, et crut sans doute la paix rétablie ou feignit de le croire; mais qu'il était loin de compte, et quelles scènes tragiques se préparaient pour la joie des habitants de Creux-de-Pile!
Cependant tout le monde se dispersa pour aller dîner, car, de quelque nom qu'on l'appelle, le principal repas de tous les bourgeois de Creux-de-Pile est entre midi et deux heures; dans l'après-midi les hommes vont au café et jouent aux cartes; les femmes s'habillent, font des visites, et disent du bien des absents.